De nouveau, dans l’entonnoir du gramophone, retentirent les strophes cuivrées de Sambre-et-Meuse, et, sur les derniers accords de cet hymne patriotique Tiennou s’élança sur l’estrade. Maillecoche lui avait cerclé le torse d’une chaîne de fer dont il tenait l’extrémité dans la main.
Et Tiennou dansa une danse de guerre. Il entendit répéter, une fois encore, qu’il avait dévoré entièrement et sans remords le pieux missionnaire, son père spirituel. Il broya sous ses dents les pierres artificielles, faites de sable amalgamé avec du sucre, par lesquelles Maillecoche remplaçait adroitement les cailloux et les fragments de brique rouge que lui passait le public. Il mâcha un morceau de lapin cru. Tout de même, le métier n’était pas trop dur aujourd’hui ! Souvent il lui avait fallu forcer ses mâchoires sur des animaux immondes. Quel bonheur si les choses se passaient à peu près bien ce soir !
Mais un paysan à moitié ivre tira un mulot de sa poche, et tout le monde rigola.
— Mords-y un coup tout de même, fit Maillecoche à voix basse, mais impérativement.
Et il ajouta pour les assistants :
— Le sauvage de l’archipel des Larrons ne reculerait pas devant un rhinocéros !
Alors, le cœur soulevé, d’une voix barbare, dans une langue qui pouvait paraître à tous celle des mers du Sud, Tiennou cria :
— Si me lou fas mangea, disé que sey d’Alais !
Le forain comprit ce que cela voulait dire : « Si tu me le fais manger, je dis que je suis d’Alais ! »
Le scandale eût été trop grand : les sauvages ne naissent pas en Provence. Maillecoche n’insista pas.