Cela lui fit le plus grand honneur.
VIII
LE FANTOME DE CAUSSANEL
Ce fut Bécougnan, non point le Monarque, il le faut avouer, qui fut le héros de l’histoire que je vais dire. Mais celui-ci y prit un si grand plaisir que ce serait lui faire grande injure, comme à ses amis, de ne pas lui donner ici sa place.
… La saison était si douce, le printemps si précoce, que, vers ce milieu de février, dans cette plaine du Gard, il y avait déjà des amandiers en fleurs, des oiseaux qui faisaient l’amour, et des mouches. Tant de mouches même qu’on avait tendu devant la porte ouverte, pour s’en préserver, ce léger rideau fait de tubes de verre multicolores, enfilés sur de minces cordelettes, qui est d’usage dans toute la Provence. Le tiède vent du sud-est l’agitait doucement, et le faisait chanter. Dehors, un cochon gras fouillait le fumier, suivi de poules qui caquetaient ; et dans la chambre, assis devant un siphon de limonade gazeuse, car il avait refusé tout autre breuvage, étant membre d’une ligue antialcoolique aussi bien que de la Société des recherches psychiques et du Bureau international du Spiritisme, dont le siège est à Londres, M. William Simonson prenait des notes.
— Oui, monsieur, lui disait Bécougnan, c’est dans cette pièce que le fantôme revenait ; quatorze nuits de suite, à minuit sonnant, il est revenu : et je l’ai vu comme je vous vois. C’est une erreur de croire, comme on le fait dans votre pays, qu’il n’y a de fantômes que dans le Nord ; il y a de tout dans le Midi, monsieur, c’est une terre opulente, une terre privilégiée, une terre où il ne manque rien. Seulement, les fantômes, on n’en a pas peur, on ne leur permet pas de faire tout ce qu’ils veulent, comme chez vous. On est brave, quoi !
» Cette maison où vous êtes, je l’ai achetée pour pas cher, à la mort de ce pauvre Caussanel qui s’est pendu. C’est le phylloxera qui en est cause. Je me rappelle comme il disait, notre Caussanel, au temps où tout le monde mettait ses économies dans le Panama :
» — Placer mon argent ! Placer mon argent ! Ici, il y a la vigne, et ça doit suffire ! Ça me donnera-t-il quinze du cent comme ma vigne, votre Panama ?
» Et toujours plus haut sur la côte, derrière la maison, arrachant les figuiers sauvages, arrachant tout le broussaillon, il faisait grimper ses plants de carignan et d’aramon. Il y mettait tous ses écus, il hypothéquait son bien de plaine pour engraisser ses cailloux… Et puis le phylloxera est venu. Alors il a emprunté sur tout son reste : aux notaires, au Crédit Foncier ; il a essayé de toutes les drogues, il a creusé des puits profonds comme l’Espélunque pour aller chercher de l’eau, et noyer ses pieds de vigne. Et à la fin, quand les autres, qui avaient attendu en se serrant le ventre, ont vu qu’il y avait moyen d’y faire, avec la vigne américaine, et qu’ils ont commencé à replanter, lui était à bout de souffle, et il ne récoltait que du papier timbré : tout un plein de charrette de papier timbré. Il était devenu tout jaune comme ses pampres et tordu de misère comme les ceps qui agonisaient. Voilà pourquoi il s’est pendu, quand on a mis l’affiche pour le faire vendre, vendre la maison, les chais, les terres, les meubles, enfin tout. Il s’est pendu, je vous dis. Quand ces messieurs de la justice sont entrés, il tournait autour d’un chevron, au-dessus de la cheminée, et il s’était attaché aux pieds tout son papier timbré, des kilos de papier timbré ! Il avait l’air de les regarder, en leur tirant la langue.
» Ça n’est pas ici un pays où l’on désespère, d’habitude, et ça fit mauvaise impression. Quand on mit la maison et le bien en vente, personne ne voulut rien acheter. Et puis on s’était déjà tant saigné pour remettre en valeur ce qu’on avait : rien que des poches vides, dans le pays. Il n’y avait que moi pour être plus heureux, à cause de la mort de l’oncle Bécougnan, celui qui tenait un débit de tabac à Nîmes, rue de la Grille. Donc, j’achetai, à la fin, sur baisse d’enchères, et bon marché, il faut le dire, bien bon marché !
» Mais voilà que la première nuit que je couchais là, je me réveille à minuit — je ne sais pas pourquoi je me suis réveillé, on est comme averti…