Estelle, Némorin et Cavalier sont les trois gloires qu’on révère au pied des Cévennes, sur les bords des deux Gardons, celui d’Anduze et celui d’Alais. Et ne dites jamais aux habitants de Ners, ou de Lédignan, ou de Massane, ou de Savignargues, qu’Estelle et Némorin n’ont pas existé : ils ne vous croiraient point, et vous passeriez pour un mauvais esprit.

J’étais d’autant moins disposé à discuter que, dans l’eau jusqu’aux épaules et nu comme la main, je me trouvais fort affairé à pousser des pieds et du ventre, à travers une mare qui subsistait dans le lit desséché du Gardon, la poche d’un long filet dont Touloumès, sur une rive, tirait nonchalamment l’extrémité droite. L’extrémité gauche était tenue, sur l’autre rive, par un personnage qu’on venait de me présenter, et dont le nom et l’aspect avaient fait sur moi l’impression la plus profonde. C’était le Monarque.

Le Monarque portait des espadrilles à ses pieds sans chaussettes, un vieux pantalon retenu sur ses reins par une ficelle rouge, et sa chemise de flanelle, qui n’était pas fraîche, n’avait plus de boutons. Mais il était rasé de frais, et si mince, vif et déhanché dans son indolence, qu’il me fit penser à un lévrier au repos.

— Gardez-vous, fit-il, tournant vers moi sa bouche fine aux dents très blanches. Il y a un trou au milieu de la mare.

Je plongeai, fier de montrer mes talents de nageur, m’appliquant à tenir les plombs du filet contre les cailloux, par deux mètres de fond. Et quand j’eus fait sortir la poche du trou, et que j’eus pied, je me redressai avec vanité !

— Tu ne lui fais pas seulement mettre les pieds dans l’eau, à ton héroïsme, dis-je à Cazevieille.

— C’est pour te faire plaisir, répondit-il. Ça t’amuse de patauger.

C’est vrai que j’y allais de toute mon âme de Parisien : il n’en est pas au monde de plus pure. On m’avait dit qu’au fond de cette flaque se cachaient des brochets gros comme ma jambe, des perches comme mon bras, et même « des bêtes qu’on ne savait pas ce que c’était ». Mais surtout l’eau était bonne, ce qu’on appelle bonne : plus fraîche que l’air, assez tiède pourtant pour ne point glacer le corps, et point croupie parce qu’elle communiquait avec les courants cachés qui continuaient à filtrer dans les profondeurs. Sous mes orteils nus les galets noyés restaient chauds, demeurés en contact avec ceux de la berge, avec les rochers lumineux des collines, avec toute la terre égayée de soleil. Parfois des racines de saule s’enroulaient autour de moi, exprès, je l’aurais juré, et j’en frissonnais d’inquiétude et de plaisir. De très petits poissons, qui n’avaient rien à craindre des mailles du piège, et que ce remue-ménage amusait, tout simplement, venaient me picoter les jambes, du bout de leur tête pointue, et j’étais heureux comme un sauvage.

Voilà pourquoi je méprisais la paresse de Cazevieille. Avec de voluptueuses lenteurs j’épuisai les devoirs de ma tâche. Le filet atteignit l’autre bout de la mare, et nous l’amenâmes doucement à terre, prenant soin de tenir les plombs en dessous.

… Pêcheur parle bas !