Ce fut tout. Pour la première fois de sa vie, le Monarque avait un secret ; il portait dans sa tête une chose qui ne pouvait pas se dire, pas plus à madame Emma qu’à personne, encore moins à madame Emma qu’à personne, une chose qui pouvait l’humilier ! Il allait être roulé par des gens du Nord, il allait perdre la face, à l’Espélunque même, dans son pays, devant ses propres concitoyens. Tout le monde vit bien pourtant, au cercle, le soir de ce jour néfaste, qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas, et il sentit lui-même qu’il ne pouvait garder complètement le silence. Pouvait-on croire, quelqu’un au monde pouvait-il croire que le Monarque, un seul jour, se tairait ? C’eût été prêter à tous les soupçons. D’ailleurs, son cœur était trop plein.
— On m’a manqué de parole, à Paris, dit-il amèrement. Il n’a pas son commandement !
Chacun comprit qu’il ne pouvait être question que de Malavial, lieutenant de vaisseau. Ils connaissaient tous Malavial. Malavial, depuis six semaines, c’était « le marin, » le seul marin de l’univers pour l’Espélunque.
— C’est un grand malheur pour la marine, dit Bécougnan, affligé.
— La marine, répliqua brusquement le Monarque, elle est f…tue !
Et, en vérité, un si intime mélange s’était fait dans son esprit entre le désir fervent qu’il avait de voir Malavial commander un beau navire dans les mers de Chine et sa terreur de le voir tomber chez lui, qu’il était sincère. Il ne pleurait pas sur lui, il plaignait la France. On a vu souvent des ministres renversés imbus du même sentiment : ainsi l’inquiétude même du Monarque accrut sa sensibilité, la haussa jusqu’à celle même de ce qu’on peut appeler, si l’on n’est pas difficile, notre élite politique ; et, sous l’empire du malheur, il devint sentimental.
Le printemps venait de renaître. Cette phrase, traduction exacte d’un hémistiche latin, ne comporte tout son sens que dans ces pays de bénédiction où les premiers soleils, dès qu’ils frappent le sol encore tout gonflé des pluies bienfaisantes de l’hiver, font éclore de toutes parts les fleurs : des fleurs par centaines de mille, des fleurs par millions, des fleurs de toutes les couleurs, fourragées par des abeilles dont les pattes poilues, surchargées de pollen, ont l’air de pistils d’or ; et l’on dirait d’autres fleurs, qui s’envolent ! Il y a la magnificence rose des amandiers ; il y a les violettes, les délicieuses petites violettes, à l’orée des bois ; et, dans les broussailles, le regard attendri des pervenches ; il y a tous les ronciers, radieux d’étoiles blanches ; il y a, sur la montagne, toutes ces plantes épineuses et rêches, dont les amours sentent le sauvage ; et la vigne même, quand la sève monte, a son odeur. Le Monarque errait dans ces sensualités, mélancolique, amer et tout nouveau, ne se reconnaissant pas lui-même. Les autres années, il avait été heureux, à cette même saison, mais aussi inconsciemment que n’importe laquelle de ces fleurs. Maintenant qu’il avait le cœur si gros et l’âme si sombre, il se sentait tout différent ; il s’opposait aux choses, il leur en voulait de leur bonheur, mais il les voyait comme il ne les avait jamais vues. Puis il pensait, rageusement : « Tout cela ne prouve rien, rien, rien !… sinon que les semaines passent ! Dans trois semaines, dans quinze jours, dans huit jours, les trois mois seront révolus ! Et alors… »
Alors, ce serait fini de sa royauté. De sa royauté illusoire, de sa royauté de paresse, de plaisir, de romances et de politique. Tout le monde se paierait sa tête : non point ces Parisiens seulement, mais tout le monde ! Il ne ferait plus le malin, il ne serait plus le Monarque. Son unique espoir, à cette heure, lui vint de ce qu’il jugeait les autres d’après lui-même : quand on a dit, n’est-ce pas : « Je ferai ça dans trois mois », on ne le fait jamais, on n’y pense plus. On ne fait que les choses qu’on fait tout de suite. Il était si fatigué d’être malheureux qu’il se cramponna comme un noyé à ce raisonnement. Dans ces jours suprêmes, il retrouva presque tout son calme, toute sa gaieté ; il dormit ! Et à l’avènement du premier jour du quatrième mois, en s’éveillant, le matin, il dit bonjour au soleil. Il n’était pas là, hein ! il n’était pas là, le Malavial, lieutenant de vaisseau ? Donc il ne viendrait pas. C’était fini de ce cauchemar ! Et même, allons plus loin, mettons les choses au pis, supposons qu’il arrive demain. Est-ce qu’il ne pourrait pas lui répondre : « J’ai promis pour cette date, non pour une autre. » Évidemment, comme excuse, ce n’était pas brillant. Mais, tout de même, tout de même…
A une heure de l’après-midi, il distingua une automobile, au bas de Massane, où est la fontaine d’Estelle et Némorin. Elle s’arrêta au carrefour, comme pour assurer sa route, et puis, se décidant, commença de gravir la côte. Et le Monarque sentit sa chemise lui plaquer sur le dos. Il avait la sueur froide. C’étaient eux : il fut, du coup, par un pressentiment certain, sûr que c’étaient eux. La trompe de l’automobile meugla. Ayant vu jouer Hernani à Nîmes, il se rappela le cor de Ruy Gomez : ses bourreaux s’annonçaient. Mais cette réminiscence lui donna du courage. Il appartenait à une vieille race, dont la bravoure a besoin de littérature. Et, tout de suite, sa résolution fut prise : avant tout, il ne fallait pas que l’Espélunque sût qu’il s’était engagé dans un défi qu’il allait perdre. Il descendit donc au-devant de l’automobile, froidement, l’air d’être ailleurs, comme un homme qui se promène. C’étaient bien eux ! Il reconnut les casquettes des chauffeurs et le petit homme sec, mince, décoré. Impavide, il tint le milieu de la route.
— Dites donc, vous ! dit celui qui tenait le volant, en bloquant son frein.