Le Monarque brandit son large feutre, comme un vrai chevalier.
— Le lieutenant de vaisseau Malavial ? interrogea-t-il d’une voix claire.
— C’est moi, monsieur, dit le petit homme sec.
— Je suis monsieur Bonnafoux. Vous le voyez, je vous attendais !
Alors, interdits, pleins d’admiration, ils saluèrent.
Devant l’automobile arrêtée, le Monarque gardait sa mine fière. Intérieurement, il était déchiré, il était anéanti, mais il n’en montrait rien. En présence de la catastrophe enfin survenue, les deux qualités magnifiques et en apparence contradictoires de sa race venaient de s’associer pour le tenir debout. D’une part, dans la réalité, il n’apercevait que les conséquences les plus immédiates des événements ; de l’autre, l’avenir lointain ne lui apparaissait toujours que comme une terre immense et féconde en chimères, où l’on peut découvrir ce qui plaît, ce qui n’arrivera pas. Et c’est là simplement la forme la plus nette et la plus heureuse du sentiment de la vie : le sentiment de la vie est toujours optimiste chez un homme sain. S’il en eût été autrement, le Monarque n’eût même pas essayé de lutter, il eût avoué, il se fût humilié : « Messieurs, j’ai parlé sans réfléchir : vous savez bien ce que c’est qu’une galéjade, vous avez entendu parler… Je ne peux pas faire ce que je vous ai dit, et je ne puis pas vous payer. Je ne suis qu’un pauvre homme, l’homme le plus pauvre d’ici, et une espèce de poète. Mes paroles n’ont pas d’importance. Et, vous, vous êtes des hommes riches : contentez-vous d’avoir fait une promenade. » Voilà ce qu’il pouvait dire, et peut-être que ces gens s’attendaient bien qu’il le leur dît. Ils n’étaient venus que pour se promener, en effet. Mais le Monarque n’y pensa pas une minute. L’impression salutaire et naïve qui l’emplissait à ce moment, c’est qu’il était beau dans son attitude ; ça lui donnait du courage. Et, en même temps, il songeait uniquement : « Je leur ai dit que je ferais cent kilomètres à cheval. Eh ! Est-ce que j’ai un cheval, seulement ! Je n’ai qu’une chèvre ! Il faut que je trouve un cheval. » Voilà tout. C’est ce qui s’appelle la bravoure, quand on y réfléchit. Mais le Monarque ne savait même pas qu’il était brave : il était lui, ingénument. Le moteur de la machine continuait à ronfler, faisant frissonner toute la carrosserie comme le ventre d’une énorme cigale ; l’échappement des gaz, derrière la voiture, soulevait la poussière de la route. Et la voix du Monarque, tout à coup, sonna comme un clairon :
— Mon commandant, messieurs ! dit-il… J’espère que nous sommes entre gensses du monde !
Le lieutenant de vaisseau et ses deux compagnons eurent un léger sursaut. Ils avaient sous les yeux le feutre du Monarque, son complet couleur de canard chinois, sa chemise à fleurs, et pourtant ils n’eurent même pas la plus petite envie de rire. Voilà ce que c’est que d’avoir le ton : un homme tout nu, s’il est très éloquent, s’il a le ton, il peut faire croire qu’il est habillé ! Le « commandant » fit de la tête un signe d’assentiment.
— Eh bien, messieurs, poursuivit le Monarque, ne pensez-vous pas que ces défis d’honneur doivent se régler dans le calme et la discrétion ? Seriez-vous satisfaits que nous fussions livrés à la curiosité des populaces ? De la place où vous êtes à Montbrul, il y a cinquante kilomètres. Trouvez-vous ici demain, dès l’aube, mais ne dites rien à personne. C’est tout ce que je vous demande. Puis-je compter sur vous ?