Quand le Monarque se leva de table, il chancelait. C’était trop ; tant de soleil, tant de fatigue, et la gloire ! Mais nul ne s’en aperçut. Quatre jeunes hommes l’avaient enlevé dans leurs bras tendus, assis sur leurs épaules. Il n’eut qu’à descendre de ce pavois sur son cheval, et il s’y retrouva comme sur un trône, au-dessus de la foule, maintenant silencieuse, tant elle était émue. Il salua, et, les reins lourds, tourna la tête de Pie Douze vers l’Espélunque. Alors, ce peuple transporté retrouva la voix : « Adieu, va, Monarque, adieu ! » Les femmes criaient : « Bénie soit la mère qui t’enfanta ! »
Il n’en pouvait plus, pourtant. Sa fatigue le soûlait bien plus que le champagne et cette faveur inouïe qui le poussait comme un aiguillon sanglant. Il sautait du pas au trot, du trot au pas, sans plus trouver jamais une seconde l’oubli de son corps, qu’il aurait voulu jeter comme on arrache une dent. Et quelqu’un cria : « Il va tomber ! » Il avait lâché les rênes et, regardant sans rien voir, les yeux ternis, se laissa choir dans les mains qui se tendaient. On le coucha sur un côté de la route ; mille soins désordonnés manquèrent le faire mourir. Et il songeait : « Ils vont me mettre dans une de leurs voitures. Ils feront bien. J’en ai assez. » Un quart d’heure après, il s’entendit crier : « Ça va mieux, eh ! Monarque ! C’est passé. Tu peux remonter, maintenant ! » Et on le remit sur son cheval. C’est ainsi que, victime héroïque de lui-même et de ses compatriotes, il acheva sa route. De tout ce qu’il y a dans la nature, il ne voyait plus que les bornes kilométriques.
A une lieue de l’Espélunque, il eut encore une faiblesse. La tête lui tournait ; il passa la main sur ses yeux : l’air lui parut tout plein de mouches noires. Deux cavaliers tout frais, qui venaient d’arriver, l’approchèrent, botte à botte, et lui mirent les mains sur les épaules. Ce soutien lui fut comme une caresse. Puis, quelques minutes après, il dit courageusement :
— Laissez-moi, je pourrai finir tout seul.
Il venait de penser au pari. Il voulait le gagner, le gagner sans qu’il pût y avoir de dispute, n’est-ce pas ? Mais il demanda à boire, à boire de l’eau, comme un pauvre martyr.
Pie Douze hâta sa course. Il était couvert d’écume ; ses tendons se roidissaient. Mais c’était fini, pour lui aussi. Il hennit doucement, la tête vers les fraîcheurs obscures de l’écurie. Et, brusquement, ce fut la Marseillaise ! Les cuivres de toutes les fanfares : celle de Maillezargues, celles de Sommières, de Villeneuve, de Sébazac, de Malaruc-en-Montagne ; les cuivres de toutes les fanfares sonnaient la Marseillaise ! Un frissonnement de feuillage lui fit lever les yeux : il passait sous un arc de triomphe : « A Juste Bonnafoux, honneur de la Provence ! » On lui avait dressé un arc de triomphe ; c’était pour lui, c’était pour lui, cette chose-là, cette verdure, ces fleurs, ce porche de souverain. « Vive le Monarque ! Vive Pie Douze ! » Combien étaient-ils venus là ! Deux mille, trois mille, peut-être ! Et c’était son peuple ; il était vraiment le Monarque. Il sentit qu’on l’arrêtait, qu’on le tirait. Il s’abattit. Des gens le soutinrent, lui soufflant à la face une haleine d’ail et de victoire.
Le lieutenant Malavial vint lui serrer la main. Il se laissa faire, ébahi, la figure tirée, la bouche amère. Mais, comme celui qui l’avait défié glissait un billet bleu entre ses doigts, il retrouva ce qu’il fallait de force pour dire :
— C’était pour le plaisir, monsieur !
Pourtant, il mit le billet dans sa poche. Le lieutenant Malavial remonta dans son automobile. On ricanait autour de lui ; il était le vaincu ; le peuple est rarement pitoyable aux vaincus. Mieux valait s’en aller. Dans l’ombre qui grandissait, le moteur hâta sa course. Quelques instants plus tard, quelqu’un, dans l’automobile, prononça :
— Ça n’est pas seulement Tartarin, cet homme-là, c’est… c’est aussi Don Quichotte !