Et le Monarque, prisonnier de l’enthousiasme qu’il avait déchaîné, monta sur Pie Douze : Racamond lui-même, le riche, lui tint l’étrier ! Pie Douze était frais étrillé, fringant, luisant, pimpant, il secouait à ses oreilles des pompons de laine rouge tout neufs. Et, devant lui, derrière lui, autour de lui, il y avait tout l’Espélunque, les huit cents habitants de l’Espélunque, debout, habillés, pressés pour le regarder partir. Bécougnan et Touloumès l’embrassèrent. Cazevieille fit plus : il ôta son chapeau, demeura, le front chauve offert au vent du matin, comme en vénération. Et Peyras lui remit une cravache neuve, à poignée d’argent : « Don du Cercle Socialiste, fit-il. On mettra l’inscription à ton retour, Monarque ! »
On entendit le ronflement de l’automobile.
— Messieurs, demanda le Monarque galamment, avez-vous bien dormi ?
Les trois étrangers regardaient cette foule, sans comprendre.
— Quels sont ces cavaliers ? demanda enfin Malavial.
— Mes amis ! répondit le Monarque : la cavalerie de l’Espélunque. Vous en verrez d’autres, si je ne me trompe.
Il ne mentait pas. De tous les points de l’horizon, à mesure qu’on monta vers les Calmettes, des escadrons se précipitaient. On savait. La nouvelle avait couru toute la nuit ; on avait réveillé les gens. Derrière le Monarque, éperdu d’orgueil, étourdi de fatigue, ivre des cris qu’il entendait, ce furent bientôt vingt chevaux, et puis cinquante, et puis cent, qui piétinaient, qui trottaient, qui se remettaient au pas, selon ses allures à lui leur chef, à lui leur maître ! Des laboureurs dételèrent leur charrue, montèrent à cru sur les lourds étalons. Des femmes, des vieillards, des enfants, des hommes, suivirent en charrette. On rencontra la voiture du docteur Destenave, de Vézenobres. Il ne connaissait pas la nouvelle encore, le docteur. Il crut qu’il y avait eu quelque part un grand malheur, un vaste incendie, un désastre, la guerre : car on eût dit d’une émigration. Mais, quand il sut de quoi il s’agissait, lui aussi, il suivit le monde : le petit tendelet en toile rayée rouge et blanc qui ombrageait sa calèche avait l’air d’un drapeau. Parfois, des cavaliers lâchaient pied ; parfois, il en venait d’autres. Dans les villages, on battait des mains, on se mettait aux fenêtres ; et le Monarque, un poing sur la hanche, les étriers en dehors, saluait, la face grande.
Aux Calmettes, il y a trois jeunes gens et un vieux troupier, Pourcherol, qui ont fait une « école de clairons ». L’école de clairons sonna. Et le maire offrit un casse-croûte d’honneur. M. d’Amblevade qui habite tout près, vint voir le cheval et donna des conseils. Quelqu’un cria : « Vive la République ! » Il répondit : « Vive la France ! » et serra la main du Monarque. Cela fut jugé très bien.
Ce fut un régiment de cavalerie, ce fut une armée de piétons qui parvint à Montbrul, et quatre gendarmes, à cheval aussi, naturellement, escortèrent cette grande foule depuis les limites de la commune jusqu’à la grand’place où on avait dressé des tables, parce qu’il y allait avoir un banquet. Et il y eut un banquet, où le Monarque était à la table d’honneur, avec le maire de Montbrul à sa droite et le lieutenant de vaisseau Malavial à sa gauche. Au champagne, le maire porta la santé de M. Bonnafoux, « le héros de l’hippisme méridional ». Le Monarque répondit par un toast à la marine française. On entendit sa belle voix ; on n’entendit pas ses paroles. Tout le temps qu’il se tint debout, ce ne fut qu’une acclamation. Et, tout à coup, marchant à travers les tables, on vit s’approcher une jeune femme, les joues roses, les yeux ardents, le sein soulevé, qui tenait un enfant dans les bras. Elle l’éleva au-dessus de sa tête ; et le petit, qui n’avait sur son corps douillet qu’une chemise de flanelle violette, ravi d’être juché si haut, agitait ses cuisses nues. « Regarde-le bien, dit sa mère, regarde-le bien ! C’est le Monarque de l’Espélunque. Quand tu seras grand, petit, tu pourras dire que tu l’as vu ! » Des jeunes gens et de belles filles, s’étant glissés dans l’écurie dévastèrent la crinière de Pie Douze, et sa queue, pour garder un souvenir de cette bête fameuse.