— Parle, Monarque, parle !

— Je veux, fit-il en mettant sa main devant sa bouche comme pour arrêter l’expression de cet âpre désir… je veux le prix Nobel !

Ce fut le silence. Ils n’avaient pas pensé à ça ; ils étaient écrasés. Le prix Nobel, c’était trop loin ; le prix Nobel, ils ne savaient pas comment ça s’attrape. Le Monarque s’en alla d’un air de dédain, victorieux.


Quelques jours après, je quittai l’Espélunque. Le Tiennou mit ma légère valise sur une brouette, pour ne pas se fatiguer, et descendit bien doucement vers la gare. Je le suivais à quelques pas, et le Monarque me fit la conduite, parce qu’il m’aimait. Il était un peu mélancolique. Cela ne m’étonna point : il aime se donner des airs. Je partais : il prenait l’air triste. Telle fut ma supposition. Elle n’était point tout à fait sans fondement, mais pourtant ce n’était pas tout.

— Je reviendrai, lui dis-je, on est de revue !

Il courba le dos davantage encore.

— Vous me verrez plus vieux ! fit-il. Les gens comme moi ne devraient pas vieillir. Quelquefois, voyez-vous, quelquefois, quand je ne cause pas, je m’imagine ce que je serai, de quoi j’aurai l’air, bientôt : oh ! rien de bon, rien de beau ! Le Monarque avec des cheveux blancs, est-ce qu’il a le droit d’être le Monarque ? C’est comme un ténor qui a perdu la voix. Pire ! comme un enfant à qui l’on dit : « Tu es grand, maintenant, ce n’est plus le temps de jouer, travaille ! » Et moi j’ai joué, je n’ai jamais fait que jouer toute ma vie, je ne sais que ça. Mais si j’allais ne plus savoir ? Quand on prend de l’âge, le jeu n’amuse plus, on n’invente plus, on ne trouve plus. Je ferai mes anciennes grimaces : elles m’attristeront moi-même, elles attristeront encore bien plus les autres… Dans le temps, pour nos anciens, il y avait des jeux qui duraient, qui étaient grands, qu’on prenait au sérieux : la guerre, tenez, la guerre ! On s’embarquait dans des choses folles, on s’en tirait, comme je me tire de mes imaginations, par d’autres imaginations, par de l’aplomb, par du courage qui servait, tandis que j’en ai eu, tout de même, hein ? tout de même, du courage, mais pour ne servir à rien. Et quand c’était fini, à l’heure de la retraite, on n’était pas interrompu, quand on blaguait : parce que les gens savaient qu’on avait fait les choses pour de vrai, au lieu « d’y faire »… Allons, voilà votre train… Tiennou, mets la valise dans ce compartiment. Adieu, monsieur, adieu !…

Il avait salué, de son beau geste. Le train partit. Me penchant par la portière, j’aperçus une dernière fois le Monarque. Il tournait, le long du Gardon, vers le coin où sont les carriers. Les grondements de la machine ne purent m’empêcher tout à fait d’entendre : il chantait !

Tout n’est dans ce bas monde