Qu’un jeu, qu’un jeu !

… Les soucis du Monarque ne durent jamais bien longtemps.

CEUX DU NORD

LE FÉLIBRE DU NORD

Nous fûmes de longues années, au café Jean, qui est rue de la Gare, à Lille, avant de savoir pourquoi Justus Vandermeersch-Podocius s’était fait félibre. Il me paraît inutile, je pense, d’insister sur ce point que Vandermeersch-Podocius indique des origines incontestablement flamandes. M. Vandermeersch signifie M. Desmarais, et pour Podocius, on n’en sait plus rien du tout : ça remonte sans doute à l’époque savante où nous autres septentrionaux nous latinisions nos noms de famille ; et je ne sais pas le latin. Vandermeersch-Podocius, qui est un homme d’une fréquentation plaisante, comme nous parlons à Lille, a coutume d’affirmer que l’union de ces deux patronymiques prouve qu’il est d’une grande famille : car, disait-il, ça n’est que quand on est beaucoup d’enfants des mêmes père et mère qu’on est obligé de s’allonger sur deux noms pour se faire reconnaître. Comme vous voyez, c’est une plaisanterie très spirituelle, et du genre philosophique. C’est qu’il a toutes les bonnes qualités de notre race : facilement hilare, mais raisonnable ; passionné, mais réfléchi. Comme lui, tous, plus ou moins, nous avons l’air de bons enfants qui se mettent les doigts dans les oreilles pour apprendre leur leçon. Tout à coup on les retire : alors c’est la récréation. Nous savons nous amuser. Les gens du Midi, les Parisiens, ils blaguent : ce n’est pas la même chose ; pour le plaisir, c’est bien inférieur !

Voilà pourquoi nous étions choqués que Vandermeersch-Podocius se fût fait félibre. Ce n’est pas patriotique. Bien sûr, il faut être d’une société, c’est nécessaire. La différence entre les hommes et les femmes, c’est que les hommes sont d’une société ; les femmes sont d’une confrérie : il y a les Rosati. Pourquoi Vandermeersch-Podocius ne s’était-il pas mis Rosati ? Et il est né à Verlinghem : il pouvait se mettre des Enfants de Verlinghem. Tandis que félibre, outre que c’est malhonnête pour le Nord, il n’y a pas de félibres à Lille ; alors, on ne peut pas se réunir. Je sais bien que Justus parle toutes les langues, parce qu’ayant été obligé d’apprendre le français pour son commerce — il voyage pour les Cammaërt, la grande peignerie de laines — il a trouvé que c’était très facile de continuer ; tout de même, ce n’est pas une raison.

Mais, l’autre soir, il nous a donné son motif.

— C’est quand j’ai été amoureux, nous a-t-il dit, et d’abord par reconnaissance. Et puis, j’ai vu que c’était utile : c’est meilleur que d’être maçon. Même maçon ! Alors, pensez !

C’est à c’t’heure que nous comprîmes pourquoi il s’était laissé si longtemps endêver là-dessus sans nous parler la vérité des vérités, même pour rire ; ici, vous pouvez croire qu’on n’est pas moins dégourdi qu’ailleurs, et pas seulement les voyageurs de commerce, qui font du volume parce qu’ils ont des occasions. Ça n’est pas un privilège : tous on sait plus ou moins, dans le Nord, tout ça qu’il faut faire pour parler aux garces ; mais on n’en dit rien, c’est pas dans les mœurs. Surtout quand on est marié, hein ? Justus, il était marié. Pas heureux, mais marié, c’est un fait. A preuve que quand madame Vandermeersch-Podocius elle avait trop bradé à rien faire — prendre le café — j’cause à madame de la porte en face, il disait : « Bon Dieu d’bon Dieu ! Heureusement qu’y a un jugement dernier ! Et quand l’Ange du mauvais endroit il sera en train de te dévider les boyaux sur son grand sabre, moi je serai assis, pour regarder, à la droite de c’Père Tout-Puissant » ! Nous avons tous de la religion, donc, et le respect du foyer. On est discret pour faire ses petits coups.

Ainsi ça n’était pas étonnant qu’il ait connu une enfant, Justus, mais pour qu’il l’ait avoué, il faut que ce soir-là il ait été extraordinairement communicatif. Entendons-nous : c’est-à-dire qu’il en a parlé un peu, de cette petite, juste ce qu’il fallait pour l’histoire, mais pas davantage, et nous n’avons jamais su ni son nom, ni son adresse, ni rien du tout qui pût nous servir à la reconnaître. Elle était blonde ? C’est bien possible. Plutôt brune ? Vous pouvez chercher. Voilà son signalement ; et maintenant, j’en suis sûr, vous la retrouverez entre cinq cent mille, il n’y a pas à se tromper. En tout cas, vous en savez autant que moi, car Justus nous dit seulement :