… Nous irons dans l’cour de Jeannette-à-vaques…
Oui, c’est un gosse qui se fait bercer par sa maman, n’est-ce pas, et sa maman ne pense qu’à lui, sa maman ne pense pas qu’elle mourra… Des promenades, du soleil, une femme qui tient un enfant par la main : la voilà, maintenant, la promenade — au cimetière ! La voici, la femme, dans ce terrible habit de planches qui est le dernier habit, l’habit de tout le monde, à la fin, pour l’éternité ! Quel est donc le génie populaire, instinctif, cynique, féroce, tout pénétré encore de l’esprit du Moyen âge, qui inventa ce travestissement farouche, cette mascarade musicale qui fait du deuil et de l’horreur avec de l’aube, de la maternité courageuse, de la misère ingénue, bravement portée ? Mais ça veut peut-être dire aussi : « Ça continuera, allez, ça continuera, la vie ! Vous croyez que c’est fini avec ça, ça que vous allez enfouir ? Mais il y aura toujours des enfants qui naissent, qu’on berce, qu’on dorlote et qui grandiront. Et puis, après… Après ? Dors, mon p’tit quinquin : tout finit par le sommeil. »
Et M. Stuyvaërt, qui connaissait bien cet air-là, pourtant, et qui savait que ça devait se faire comme ça, M. Stuyvaërt avait le cœur bien lourd dans sa poitrine. Il gémissait sur sa femme, qui n’était plus, et il gémissait sur lui. Car c’est pour soi surtout, telle est l’infirmité de la nature humaine, c’est pour une amputation d’âme, de corps, d’habitudes, dont on souffre insupportablement, qu’on pleure ceux qui s’en vont. M. Stuyvaërt revoyait les matins et les jours, et les soirs et les nuits, les repas et le lit, la maison et les promenades. « Je suis seul, se disait-il, je suis seul ! Est-ce que c’est possible que je sois tout seul ? » Et il était saisi d’effroi à la pensée que, tout seul, il n’était bon à rien, pas même à faire son café au lait. Il était malheureux comme un brave homme, et comme un homme naturel. « Qu’elle était bonne, se disait-il, qu’elle était bonne ! » Mais cela voulait dire aussi : « Que vais-je devenir, sans elle ? »
On vit les fortifications. Le cortège passa le grand pont-levis qui date de Vauban, et la route tourna vers le cimetière tout proche. Pris de biais par le regard, le noir troupeau pouvait s’apercevoir d’un bout à l’autre, entre les hautes murailles rouges et les arbres de la contrescarpe. Alors, le veuf ne détourna plus les yeux de ce spectacle, marchant presque à reculons. Son frère César lui dit :
— Napoléon, ce n’est pas convenable. Il faut regarder devant sol. A quoi penses-tu, Napoléon ?
Sans y songer, tout uniment, M. Stuyvaërt répondit :
— Jamais je ne reverrai tant de femmes ensemble. Toutes nos connaissances, elles sont venues, César, toutes celles qui sont à prendre : c’est une occasion.
Et, cependant, les larmes ruisselaient sur ses deux joues.