Il n’y en a pas d’autre ! se disait M. Stuyvaërt avec une certaine fierté. Il n’y a que moi qui ai mis cent sous. César n’en a donné que vingt : il aurait pu y aller de ses deux francs. »

Intérieurement, il éprouvait quelque satisfaction de la petite supériorité obtenue de la sorte sur son frère, qui l’avait toujours traité comme un petit garçon, donnant pour motif qu’un aîné, c’est un aîné, et par conséquent le chef de la famille. Il lui plut également de constater que le curé dirigeait un regard assez noir sur les membres de sa société, la « Trompette de la Monnaie », qui restaient bien tranquillement sur leurs chaises, leurs instruments de bois ou de cuivre dans les mains ou devant eux, au lieu de tourner derrière le catafalque pour aller baiser le bon Dieu, en payant : c’est que les membres de la société pensaient qu’en offrant à la cérémonie le concours de leurs talents, ils faisaient déjà tout leur devoir. M. Stuyvaërt lui-même, dans les enterrements, ne s’était jamais conduit de façon différente. Sa société, qui était anticléricale, entrait tout de même à l’église, pour ne pas désobliger les familles. Mais elle avait découvert ce moyen économique et radical de prouver qu’elle n’aimait pas le clergé.

Cependant, le défilé continuait. Ç’avait été d’abord les grands deuillants, austères et cérémonieux, puis la masse piétinante des parents, des amis, des fournisseurs, enfin trois « petits vieillards » délégués des pauvres de l’hospice, en souquenille bleue, et bien sages, qui fermaient la marche du cortège masculin. Ensuite, ce furent les femmes. Les grandes deuillantes, aux faces invisibles sous le lourd voile noir, dont les plis de crêpe semblaient figés en longues larmes, à la fois sombres et brillantes ; les dames du tiers ordre, Élisa Verkinder et Léonore Hauchecuisse, qui sont tout ce qui reste du vieux béguinage, qu’on a détruit il y a des années et des années, et qui vivent maintenant en pension chez les Ursulines. Élisa est aveugle, et Léonore, qui a quatre-vingt-six ans, la traînait par la main, sa bouche creuse, sans lèvres, fermée sur sa mâchoire sans dents. Puis les dames du quartier, les voisines, l’archiconfrérie de la Vierge, les très vieilles demoiselles qui ne se marieront pas, les moins passées, qui ont déjà coiffé sainte Catherine, mais espèrent encore, et les plus jeunes, qui ont gardé toute leur voix pour chanter aux offices du mois de Marie. Elles passaient toutes, les mains jointes, les yeux baissés, et les plus pieuses, avec leurs cheveux lissés et tirés en arrière, par modestie, avec l’ovale presque excessif de leurs figures paisibles, leur regard clair, incroyablement pur, et leur taille longue sous des corsets à l’ancienne mode, qui faisaient bomber leurs ventres, avaient l’air de leurs sœurs ressuscitées, leurs sœurs d’il y a quatre cents ans, celles qui sont peintes sur les châsses et le parchemin des livres d’heures. Mais d’autres portaient un chapeau de ville, le moins voyant qu’elles eussent pu trouver. Elles avaient l’air ingénu, ou gourmand, ou évaporé, ou vicieux : mademoiselle Élodie Carouge, mademoiselle Zulime Lamberquin, mademoiselle Caroline Malmouche, mademoiselle Sidonie Vandergraët. Il en venait de tous les âges et de toutes les tailles, de tous les goûts et pour tous les goûts, et sans le vouloir, à mesure, M. Stuyvaërt, à part lui, silencieusement, se les nommait. Son frère César, immobile, sévère et droit, lui mit doucement la main sur l’épaule, par derrière. Alors, il tressaillit et fixa les yeux devant lui, comme un enfant pris en faute.

Quand l’offrande fut terminée, l’officiant hâta la fin de la messe. Des hommes vinrent, en lourds chapeaux de cuir bouilli ; ils portèrent le cercueil hors de l’église, jusqu’au corbillard, qui s’ébranla. C’était le grand moment pour les membres de la « Trompette de la Monnaie ». Se plaçant des deux côtés du char funèbre, ils donnèrent à leurs instruments, pour en adoucir les embouchures, un coup de langue humectée de salive, glissant un regard de côté vers Delemer, la clarinette, leur chef de fanfare, qui marchait devant eux. Le minuscule pupitre que portaient la plupart de ces instruments resta vide : car tous les membres de la fanfare, depuis leur enfance, connaissaient le morceau qu’on allait jouer, ils le savaient par cœur, et une tradition vieille déjà de trois quarts de siècle l’imposait en la circonstance : le P’tit quinquin, de Desrousseaux, transposé en mineur.

Dors, mon p’tit quinquin,

Min gros pouchin,

Min gros rojin.

Te m’f’ras du chagrin

Si te n’dors point qu’à d’main.

Cet air puéril, dont le rythme est si sec et les bonds si courts, maintenant, sur le vieux mode où nos pères ont combiné leurs premiers unissons, comme il était changé, grandi, solennel, déchirant ! On en oubliait les paroles, ou plutôt ces paroles demeuraient à l’arrière-plan de la pensée, elles y prenaient un autre sens, elles disaient « Voilà, voilà : avez-vous compris, à cette heure ? Tout ce qu’on s’imagine une cause de joie n’est que motif à désespérer.