— J’avais peur de salir euç’ murs !

Sa vengeance tomba tout à plat. Madame Stuyvaërt répondit bonnement :

— Napoléion, j’les avais point lavés.

Et son mari, à ce moment, distingua sur la commode une chose gigantesque, qui resplendissait comme une comète. C’était son saxophone. Madame Stuyvaërt l’avait fourbi, à son tour, comme les boutons de porte, comme la suspension de la salle à manger, comme les cuivres de la cuisine. C’était maintenant le plus beau saxophone de Lille !…

« C’est une bonne femme, tout de même, » se dit-il, ému.

Et cette nuit-là, ils furent très heureux…

L’ENTERREMENT DE MADAME STUYVAERT

… M. Stuyvaërt restait debout parce que tout le monde était debout et que, d’abord, étant le premier deuillant, c’était à lui de donner l’exemple. Toutefois, comme il avait mal aux reins, à cause d’un peu de rhumatisme, il s’appuyait des deux paumes, les bras tendus, sur le dossier de son prie-Dieu, dont la housse d’étamine glissait perpétuellement sous ses gants noirs, en peau glacée. Car le veuf, rebelle aux conseils de madame César Stuyvaërt, sa belle-sœur, avait refusé d’accepter la peau de suède, dont le ton mat est plus convenable : il avait répondu que le suède, sur les mains, ça lui fichait la chair de poule.

Pour regarder ceux qui étaient venus, renversant en arrière son cou puissant, qui faisait un bourrelet par-dessus le faux-col, il redressait sa tête large et ses yeux rougis : c’est qu’il avait beaucoup pleuré, le pauvre M. Stuyvaërt, en ces deux derniers jours, c’est qu’il regrettait vraiment sa femme ! Et puis, il avait dû recevoir chez lui son frère César et sa belle-sœur, accourus de Mons pour l’enterrement, et aussi l’oncle et la tante Delebecque, ces deux bons vieux, venus de Ronchin. A chaque arrivée, il avait fallu recommencer l’histoire, dire comment c’était venu, cette pneumonie, raconter les derniers moments. Et, plus M. Stuyvaërt les racontait, plus il en éprouvait l’irréparable tristesse et l’amertume, car il avait des sentiments forts, mais assez lents, et l’idée de la chose, l’idée que c’était fini, tout à fait fini, ça ne lui était tombé que peu à peu…

L’office était interrompu. Avant qu’il reprît, pour le rite solennel de la consécration, chacun quitta sa place pour aller à l’offrande. Le prêtre, debout sur la dernière marche de l’autel, faisait baiser à ceux qui passaient devant lui une patène brillante qu’il essuyait chaque fois, pour la propreté, avec un tampon de batiste. Un acolyte, à sa gauche, distribuait des images et des inscriptions invitant à prier pour la défunte ; un autre, à sa droite, tendait un plateau sur lequel, par intervalles réguliers, tombaient de petites pièces de monnaie : peu de gros sous, des sous, et beaucoup aussi de ces menus centimes qui, dans les Flandres françaises, sont demeurés d’un usage courant. Et, parfois, l’acolyte, pour encourager les générosités, déblayait ce tas de cuivre, mettant à jour l’écu de cinq francs que M. Stuyvaërt, le premier, avait jeté sur le métal sonore.