— Je ne pouvais pas appeler à cause de l’honneur de la maîtresse de la maison. Plutôt mourir ! Mais c’est ici que le ciel m’envoya une inspiration. Je réunis toutes mes forces, et je mugis comme un taureau : « Sauvez les meubles !… Sauvez les meubles ! » Cela fit que monsieur Beauvoisin et ses amis vinrent chercher l’armoire.
— Hein ! dit Cazevieille, vous n’auriez pas pensé à ça, dans le Nord !
— Hé ! répondis-je, vous ne l’avez même pas inventée, votre histoire ! Je la connais : c’est un vieux fabliau.
Mais Cazevieille me répliqua, dans sa juste sévérité :
— Quand tu nous as raconté que tu avais pris des poissons à la nage, est-ce que nous avons discuté ? Il faut toujours croire ce qui est beau, parce que c’est plus plaisant.
C’était une leçon. Personnelle, mais générale aussi. Elle me fit pénétrer plus avant dans l’âme de mes amis : ils ne voulaient considérer l’existence que comme un aimable jeu de leur imagination. Cazevieille, d’ailleurs, n’insista pas. Même, reconnaissant avec impartialité que la pêche n’avait pas été très heureuse, il dit seulement au Monarque :
— Si du moins on pouvait chasser, n’est-ce pas, si on pouvait chasser ?
— C’est à voir ! répliqua le Monarque.
Il n’ajouta rien, mais eut le lendemain une conversation toute confidentielle avec le Tiennou, qui est un peu simple et porte les colis au chemin de fer quand par hasard il a besoin de gagner : c’est deux fois par mois, en bonne saison. Puis il arriva qu’un beau matin le voisin Peyras trouva toutes ses poules étranglées dans sa basse-cour. Non seulement les poules, mais les oies, les canards, les dindes, enfin tout ; et cela donna de quoi causer, pour la chose, et parce que les gendarmes vinrent exprès du chef-lieu de canton. On interrogea Tiennou. Les gendarmes aiment beaucoup à faire avouer Tiennou, quand il se passe n’importe quoi de désagréable à l’Espélunque. Ils font un procès-verbal comme quoi « le délit a été commis par personne irresponsable », et l’enquête ne va pas plus loin. Il est donc bien vrai, comme vous voyez, qu’un innocent est une bénédiction pour un pays.