Berty arriva en courant, renifla encore, et sauta sans cérémonie sur les genoux de Gertrude en bousculant le tambour à dentelles. Mélanie se leva et alla lui chercher une biscotte.
— L’amour ! firent les trois vieilles filles avec conviction.
Marie-Louise leur dit « bonjour » en passant, et M. Jeunnebien salua, galant et courtois comme le roi Léopold. Les trois demoiselles Werquin se levèrent et firent leur révérence.
— Vous êtes bien bonnes de gâter cette bête, dit M. Jeunnebien. Elle est insupportable ! Un de ces jours, je lui ficherai un coup de fusil.
— Jésus ! cria Mélanie. Un si beau petit animal du bon Dieu ! Vous dites ça pour rire, monsieur Jeunnebien.
Mais Marie-Louise serra les lèvres. Elle savait que son grand-père ne plaisantait pas. Il n’aimait pas les chiens, et Berty était par malheur celui qui pouvait le moins trouver grâce à ses yeux. Il joignait à la perpétuelle agitation de sa race tous les défauts de la jeunesse. L’univers lui apparaissait comme une chose immense et vague, faite d’une infinité de parcelles ayant toutes une odeur différente et sur lesquelles, par conséquent, il importe d’instituer une série d’expériences au point de vue de la saveur, et aussi de la résistance aux crocs qui vous agacent les gencives. M. Jeunnebien était si sûr de la place où il mettait ses pantoufles, au pied de son lit, qu’il sautait dedans, le matin, les yeux fermés ; mais il ne les trouvait point et retombait sur ses pieds nus. C’est que Berty les avait emportées, puis mises en pièces, en mille petites pièces informes, qu’il flairait voluptueusement. Il aimait aussi les poules, mais pour les plumer, et les lapins du clapier, mais pour leur casser les reins. Et aussi les tulipes, mais non pas pour les mêmes raisons que M. Jeunnebien : il les mâchait. Voilà pourquoi, tous les jours, M. Jeunnebien annonçait qu’il allait se débarrasser de Berty. Marie-Louise suppliait :
— Attendez, grand-père ! Ça lui passera.
Mais il répondait :
— Voilà trois mois que j’attends. Les boulettes à la strychnine et les chevrotines n’ont pas été inventées pour les chrétiens.