Au dîner de midi qui suivit cette conversation avec les demoiselles Werquin, Berty fut très sage, par hasard. Il resta bien tranquillement tout près de Marie-Louise, lui posant seulement les pattes sur les genoux quand il sentait passer l’odeur d’un plat ; Mais Marie-Louise ne lui donnait rien qu’une petite tape sur la tête, parce que grand-père n’aimait pas qu’on nourrît les chiens à table ; et Berty n’insista pas, assis sur son derrière, tout son corps nerveux frémissant, mais sans gémir. Même, à l’heure du café, il fila silencieusement et l’on n’entendit plus parler de lui.
M. Jeunnebien s’essuya la bouche, plia sa serviette soigneusement et passa dans le salon. Il était de bonne humeur, il chantonnait… Tout-à-coup, il eut un haut-le-corps, et cria :
— Nom de Dieu !
Il ne lui était pas arrivé de jurer trois fois dans sa vie. Ce blasphème fut jeté si haut et parut si épouvantable que non seulement Marie-Louise en fut toute secouée, mais aussi les « sujets », qui abandonnèrent l’office, la cuisinière, la servante et la fille de buanderie. Parce qu’il y avait le feu, pour sûr, ou que le grand bol de Chine était cassé.
— Nom de Dieu ! répéta M. Jeunnebien.
Berty, allongé comme un sphinx sur ses quatre pattes, achevait de dévorer l’un des pieds du dressoir aux porcelaines : un dressoir de Hollande, incrusté de bois des îles et d’ivoire. C’était l’ivoire qui l’avait tenté. Il s’était dit : « Est-ce que c’est invincible, cette chose-là ; est-ce que ce n’est pas moins dur que mes dents ? » Ça lui avait donné beaucoup de mal, mais il avait eu le dessus. Il leva des yeux vifs, pleins d’une joie innocente.
M. Jeunnebien gagna l’escalier.
— Grand-père, dit Marie-Louise, où allez-vous ?
M. Jeunnebien allait chercher son fusil. Mais cette seule question l’arrêta net. Il savait qu’il ne faut pas « saisir » les petites filles de douze ans. C’est mauvais pour leur santé. Alors, il revint vers Berty et lui attacha une laisse au collier. Marie-Louise répéta, presque aussi douloureusement :
— Grand-père, où allez-vous ?