— Non, reconnut mademoiselle Gertrude, et ici, probablement, il a été habitué…

— Vous pouvez le faire jeûner le vendredi, le samedi et le dimanche si ça vous chante ! cria le vieux libéral d’une voix rancuneuse.

— Non, monsieur Jeunnebien, non ! dit mademoiselle Gertrude avec un soupir ; on lui en donnera tout de même…

LE CRIME DE M. BABELON

Au Docteur Gosset.

Il y avait déjà plus d’une heure que M. Babelon, professeur de seconde au lycée de Wattinnes-sur-Deule, attendait son tour dans le grand salon qui précède le cabinet de M. le recteur. Parfois son esprit se divertissait à contempler les délicats dessus de porte, peints au camaïeu autour des légères guirlandes sculptées en plein bois, qu’un grand seigneur dépossédé par l’émigration avait involontairement légués, avec tout le reste de son hôtel, aux évêques de la ville, et que maintenant la séparation de l’Église et de l’État vient de faire passer entre les mains laïques, mais encore austères, de l’Université. Puis son angoisse le reprenait, telles ces lancinantes étreintes pareilles à des coups de canif que les cardiaques éprouvent brusquement sous le sein gauche, et qui les font pâlir. Ses gants noirs tout neufs, mouillés d’une sueur froide, devenaient insupportables à ses doigts agacés. Il les enlevait par petits coups et s’essuyait les mains. Mais du moins, depuis quelques minutes, il était seul, il n’avait plus à déguiser son malaise devant les collègues venus pour solliciter quelque tour de faveur ou quelque avancement mérité, et qui avaient fait antichambre avec lui :

— Comment, vous ici, monsieur Babelon, vous ici, mon cher collègue ? Y a-t-il donc une classe de première vacante dans votre lycée ? Car sûrement vous ne quittez point Wattinnes, je vous connais : vous y êtes né, vous y avez vos habitudes, et voilà vingt-cinq ans… Hé, vous dites ?… Je me trompe, vingt-huit ans que vous y professez… Et madame Babelon ? En bonne santé, maintenant ? Elle avait été souffrante, je crois ? Tout à fait rétablie ? Allons, tant mieux, tant mieux !

M. Babelon blêmissait. Pour un rien, il eût pleuré. Est-ce qu’ils le faisaient exprès, ces gens-là, est-ce qu’ils savaient ?… Dans sa face rasée, honnête et naïve, ses lèvres fines, délicatement dessinées, — ce qu’il avait de mieux, disait madame Babelon, qui l’admirait comme aux premiers jours de leurs noces — ses lèvres refaites par les gymnastiques de diction qu’impose le professorat, avaient un petit frémissement douloureux. Oui, c’était un soulagement pour lui d’être seul, de ne plus avoir à répondre, à mentir. Et si cela pouvait durer ! Ou bien s’il s’en allait sans voir le recteur ? Pourtant, il avait sollicité cette audience : il fallait aller jusqu’au bout !

L’appariteur ouvrit la porte, en s’inclinant légèrement, sans parler. Puis il se retourna et M. Babelon suivit, le cœur dans les talons.

— Monsieur Babelon, professeur de seconde au lycée de Wattinnes ! annonça l’appariteur.