Mais, cette fois, son salut fut plus profond, cérémonieux : le salut pour M. le recteur.

Et M. le recteur leva les yeux d’un air intéressé, d’un air plus sincèrement attentif qu’il n’avait dû faire au cours des visites précédentes. Il ne se rappelait plus du tout le visage de M. Babelon. M. Babelon avait toujours été un excellent professeur, dont la science était supérieure à ses modestes fonctions et les méthodes pédagogiques irréprochables. Il eût fait un excellent professeur de rhétorique, au temps où la rhétorique n’avait pas encore sombré dans les bouleversements qu’a subis l’enseignement secondaire. Sa thèse sur la Chanson de Guillaume au Court Nez est un monument de claire et solide érudition, et parfois le vénérable Cimier, de l’Institut, a lu devant ses collègues de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres des communications de M. Babelon qui n’ont point paru sans mérite à la savante assemblée. Et voilà que ce M. Babelon était devenu un polisson, un saligaud. Voilà qu’il s’était rendu impossible à Wattinnes-sur-Deule ! M. le recteur, tout en considérant son subordonné, hochait la tête : « Encore un, songeait-il, qui a subi ce que j’appelle la crise du retour d’âge chez les hommes vertueux. Je citerai cet exemple à Paris quand je voudrai excuser, dans un rapport, ceux de nos jeunes professeurs qui jettent leur gourme. »

M. Babelon poussa un profond soupir en élevant vers son chef les mains suppliantes qu’il venait de reganter.

— Je vous écoute, monsieur Babelon, dit le recteur tout à fait courtois.

Le professeur ramena ses mains à sa poitrine. Les mots ne voulaient pas sortir.

— Monsieur le recteur, dit-il enfin, j’ai reçu, j’ai là, dans mon portefeuille, — il fit le geste d’arracher ce papier qui le brûlait, — la lettre de service qui m’informe de mon déplacement. Je suis nommé professeur de troisième à Toulouse, monsieur le recteur : à Toulouse !

— C’est une grande ville, déclara froidement l’arbitre de ses destinées, une ville incontestablement plus agréable que Wattinnes. Et vous ne resterez pas toujours professeur de troisième. J’avoue que ces fonctions sont inférieures à votre mérite, mais il ne dépend que de vous, de votre attitude, d’obtenir bientôt mieux… En fait, il a fallu agir vite, monsieur Babelon, dans votre intérêt… Dans votre intérêt ! J’espère que nous nous comprenons.

— Devant Dieu, devant les hommes, devant vous, monsieur le recteur, déclara solennellement le pauvre M. Babelon, je vous jure qu’au contraire je n’y comprends absolument rien !

— J’aimerais mieux que vous vous fussiez vous-même rendu compte… Si vous êtes sincère, si vous ne découvrez rien dans votre conscience qui vous accuse, c’est plus grave. Il ne serait pas bon pour votre carrière de plaider l’irresponsabilité, monsieur Babelon ! Vous êtes accusé d’avoir tenu, à plusieurs reprises, devant vos élèves, qui les ont répétés à leurs parents, des discours obscènes. Et vous ne vous en êtes pas tenu là : vous avez joint le geste à la parole. Que dis-je, le geste ! Vous avez tracé au tableau noir des dessins infâmes que vous n’avez même pas eu la pudeur élémentaire d’effacer. Monsieur l’inspecteur Ducros les a vus. J’ai son rapport là, sur ma table ! Ces déplorables schémas représentent…

Il baissa la voix pudiquement :