— … Ils représentent les parties sexuelles de la femme !

Alors M. Babelon se leva d’un saut, illuminé, suffoqué, ahuri.

— C’était ça ! Oh ! mon Dieu ! C’était ça… Que c’est étrange ! murmura-t-il. Oui, je sens bien, ma conduite a pu paraître répréhensible, scandaleuse. Et pourtant, c’est si naturel… Je suis né à Wattinnes, dans la maison où mes parents sont nés. Ma femme est née à Wattinnes, elle était ma cousine, et ça ne vous intéresse pas, ces confidences-là, monsieur le recteur, mais si jamais il y a eu un ménage heureux, c’est le nôtre. Notre seul regret, c’est de n’avoir pas eu d’enfant, peut-être parce que… enfin, vous comprendrez tout à l’heure. Mais, en vieillissant, nous sommes devenus l’enfant l’un de l’autre, l’enfant caressé, adoré, choyé. Les sentiments changent, quand on n’est plus jeune mari et jeune femme, et qu’on s’aime toujours, qu’on s’aime de plus en plus. Le souci qu’on a pour l’autre devient le souci qu’on aurait pour un enfant : que celui qu’on aime continue à vivre et soit heureux en vivant. Ce n’est pas moi surtout, qui tiens à la résidence de Wattinnes. Moi, j’ai nourri des ambitions, je me suis vu professeur de faculté, maître de conférences en Sorbonne, et puis, qui sait ? Je vaux bien Cimier, après tout ! Mais ma femme tenait à ses habitudes, à son église, à ses amies, à sa terre de Merville, où nous allons l’été : et je suis resté où j’étais, monsieur le recteur, sans une ombre de regret, de plus en plus heureux parce qu’elle était parfaitement heureuse. Et elle m’en récompensait, j’étais perpétuellement comme porté, baigné dans son intimité délicieuse. C’est ainsi que nous avons fini par accepter notre situation avec allégresse. Quand je revenais de faire mon cours, elle me disait : « Comment vont nos gamins ? » On sait bien que j’ai été un père, pour ces gamins, on ignore qu’ils ont eu pendant vingt ans quelque chose comme une mère qui les a tous connus par leur nom !

» Et puis, voilà qu’un jour son caractère a changé. Elle a eu des sautes d’humeur, des larmes ; elle s’est grandi les inconvénients des mille petits incidents un peu pénibles qui tombent dans la vie. Enfin, elle a maigri, elle a pâli, elle a souffert. J’ai fait venir le médecin, et il m’a dit : « C’est… » Je n’ose plus vous dire le nom, puisqu’il paraît que c’est mal, puisqu’on ne doit pas parler de ces choses, qui sont pourtant seulement très tristes. Il paraît qu’on en meurt. Vous entendez : qu’on en meurt ! Et qu’est-ce que je serais devenu si elle était morte ? Alors, je n’ai plus pensé qu’à ça. Nous avons été voir tous les médecins du monde, nous avons été à toutes les eaux, et j’ai lu tous les livres, tous les livres sur ces maladies-là. C’est un résultat de notre éducation intellectuelle : nous avons besoin de savoir, scientifiquement, ce qui nous fait souffrir ou ce qui fait souffrir les nôtres. Et quand je rencontrais des collègues et qu’ils me demandaient des nouvelles de madame Babelon, je répondais sans détour, — j’étais trop plein de cet affreux sujet :

»  — Hélas, elle a une tumeur ! »

» Et je disais où ! On me le reproche : ah ! sale province ! sale province !

» Il se peut que je l’aie dit aussi à mes élèves. On leur avait parlé, ils savaient, et elle les aimait tant ! C’étaient mes amis. Et puis je ne pouvais plus rien cacher à personne. Ma tête était trop pleine de cet affreux souci… A la fin, on m’a dit :

»  — Il n’y a qu’une opération qui puisse la sauver.

» La sauver ou la tuer, n’est-ce pas ? On ne sait jamais. Combien de fois encore n’ai-je pas relu mes livres, ces terribles livres pleins d’images tragiques ! Enfin, nous nous sommes décidés ; nous sommes allés à Paris pour l’opération… Monsieur le recteur, vous ne savez pas ce que c’est que la chirurgie, maintenant ! C’est admirable, c’est splendide, c’est surhumain, c’est… c’est propre ! Ils m’ont sauvé ma femme ! Ils l’ont sauvée !… Quand je suis revenu avec elle, allègre, bien portante, et bonne, affectueuse presque comme avant, je ne me sentais pas de joie. Et j’aurais voulu me mettre à genoux devant ce chirurgien. J’en parlais à tout le monde ! En classe, mes élèves m’ont demandé, encore une fois :

»  — Et madame Babelon, m’sieur, comment va-t-elle ?