— Il faudrait donc faire exception pour les poètes ?

— Pour eux seulement, croyez-vous ? Écoutez ! Vous avez entendu parler des Souvenirs entomologiques de Fabre, vous les avez peut-être lus ? Fabre fut non seulement un grand esprit scientifique, subtil et fort, qui s’est aventuré hors des chemins battus, qui a posé à la théorie évolutionniste de l’origine des espèces des questions auxquelles celle-ci n’a pas encore répondu. C’était un grand, un très grand écrivain, dont la langue imagée, à la fois populaire et latine, ne doit rien à personne : un créateur. Eh bien, les Souvenirs entomologiques, œuvre de toute sa vie, formaient dix gros volumes. Durant des années, cet homme sans argent, sans relations, les a promenés d’éditeur en éditeur. On lui répliquait : « Des histoires sur les insectes ? Ça n’intéresse personne ! Et dix volumes ! Écrits par un inconnu, un monsieur qui vit en province, et dont les thèses, les conclusions, sont en opposition avec celles des savants les plus autorisés… Nous ne pouvons rien risquer là-dessus. Combien voulez-vous donner ?… Et encore, nous ne savons guère si nous accepterions : les « comptes d’auteur », ça compromet le bon renom d’une librairie ! »

« A la fin, pourtant, Fabre rencontra un éditeur qui lui fit une proposition d’une générosité inouïe, miraculeuse ! Il consentit à publier ces gros bouquins à ses frais, à ses risques. Fabre ne toucherait rien, bien entendu, mais il n’aurait rien à payer. C’était admirable, inespéré. Il accepta…

« Je me hâte de dire qu’après un succès qui se fit longtemps, très longtemps attendre, l’éditeur modifia les conditions du traité à l’avantage du bel et modeste observateur de l’Harmas… Mais enfin, le premier traité signé était-il, ou non, un traité d’amateur ? Et, par conséquent, n’est-il pas clair qu’il est des amateurs qui ont du génie ?

— Rien de plus certain. Mais quand ils ont du génie, ou même du talent, cela se voit, cela se sait. Ils sont alors classés comme professionnels, accueillis comme tels par les libraires et par le public… Le véritable amateur serait donc celui qui continue à payer pour éditer ses livres parce que — ce qui ne saurait rien prouver du reste contre l’intérêt qu’ils peuvent avoir — ceux-ci ne trouvent pas un public suffisant.

— Pamphile, votre lucidité et votre bon sens sont vraiment louables. »

CHAPITRE IV
LA PROFESSION « SECONDE »

Pamphile fait toutes choses sérieusement. A peine est-il rassuré sur le danger qu’il y aurait pour lui d’être traité d’amateur, et persuadé à peu près que décidément ne sont tenus pour tels que les écrivains qui ont trop de fortune et peu de talent, qu’il m’apporte les résultats d’une vaste enquête, publiée par un journal, sur cette question : « Un homme de lettres peut-il exercer, en même temps que le métier d’écrire, une autre profession ? Cela est-il, pour son talent, nuisible ou salutaire ? »

Il me la veut faire lire. Je repousse, avec terreur, cet amas de coupures.

« Non, Pamphile, non : il y en a trop !… Dites-moi plutôt ce qui se trouve là-dedans, et ce que vous en concluez ?