— A vrai dire, pas grand’chose. Il est difficile de se faire une opinion à travers tant d’opinions qui se contredisent. Certains se contentent d’affirmer : « C’est une question d’espèces… »
— Ce sont des sages.
— D’autres écrivent : « Pourquoi pas ? » Et ils citent un tel et un tel, sans s’oublier. D’autres protestent : « Je l’ai toujours pratiquée, cette seconde carrière, à côté de ma carrière d’écrivain. Ah ! qu’on m’ôte cette pierre du cou ! »
— Il se pourrait que cette diversité d’appréciation provienne de ce que la question est mal posée.
— Mal posée ?
— Oui. On aurait dû demander : « A quel moment faut-il lâcher… » En fait, lorsqu’on commence à écrire, il est bien rare — à moins de posséder une fortune qui vous garantisse l’avenir — qu’on n’adopte même temps une profession moins aléatoire, et qui constitue ce qu’on pourrait appeler une assurance. Si le succès favorise l’écrivain, il abandonne cette profession. Si, pour un motif quelconque, ce succès se fait attendre, ou, si c’est, comme on dit, « un succès d’estime », il y persévère. Elle peut alors devenir, avec les années, un fardeau pénible. Il arrive pourtant qu’on puisse porter les deux faix vaillamment : témoin M. Édouard Estaunié, dont je vous parlais l’autre jour, et qui ne s’est jamais plaint de construire des lignes télégraphiques alors qu’il poursuivait la carrière de romancier. M. Marcel Prévost, de son côté, commença par être ingénieur des Tabacs, et je crois me souvenir que Zola fut commis de librairie.
— Il s’agit, si je vous comprends, du pain quotidien ?
— D’abord. Mais aussi de l’indépendance de l’esprit ! Il vaut mieux s’ennuyer huit heures par jour dans une administration ou un magasin, que de consacrer ces huit heures à des ouvrages qui n’ont de littéraire que le nom, où l’on se gâte la main, où l’on avilit son cerveau… Et puis, il y a une troisième raison, plus importante encore… Pamphile, que connaissez-vous de la vie ? Ou, pour employer des termes plus étroits, combien d’hommes — et de femmes — connaissez-vous ?
— Belle question !… Mes camarades. Et puis ceux et celles que je rencontre dans le monde et chez ma mère. En somme, ma famille, des amis, des amies et de petites femmes.
— Un tout petit milieu et qui, sauf exception, ne se montre que par le dehors. Une profession, quelle qu’elle soit, vous oblige à fréquenter un plus grand nombre d’humains, à les voir agir, à pénétrer au moins quelques-uns des motifs de leurs actions. Elle vous fait entrer en contact, sinon avec la société, du moins avec une partie déterminée, délimitée, de la société.