— Cela, en effet, ne doit pas être sans avantages.
— N’en doutez pas… Lamartine était déjà poète, et grand poète, quand il fut nommé secrétaire d’ambassade. Mais s’il n’avait été secrétaire d’ambassade, il n’aurait pas vécu en Italie, et n’eût pas composé Graziella. Vous me répondrez qu’il serait demeuré Lamartine et eût écrit autre chose. J’en suis d’accord. Mais il n’en est pas moins certain que sa profession, sa seconde profession, l’a conduit dans des milieux qu’il ne connaissait pas auparavant, et, par suite, d’une manière qui n’est pas négligeable, a en quelque sorte coloré son génie.
— Il y a aussi les officiers de marine…
— Il y a aussi, comme vous dites, les officiers de marine. Il semble même, pour peu qu’on y songe, que ces deux carrières, celle de la diplomatie et celle de la marine de l’État, soient particulièrement favorables à l’éclosion d’une vocation littéraire. Nous avons eu Loti, nous avons Farrère. La diplomatie vient de nous donner Giraudoux et Morand, ce qui n’est pas rien.
— Il est vrai.
— Si vous voulez bien y réfléchir, cela est tout naturel. C’est un truisme de dire que le Français est casanier. Cependant — surtout depuis le romantisme — les spectacles de l’exotisme ne constituent-ils pas une matière inépuisable aux réactions de la sensibilité, donc à littérature ? Une fois qu’on est sur un bateau, ces spectacles s’imposent aux yeux, et, en dehors des heures de quart, on a des loisirs… Car, ceci ne doit pas être oublié, la profession « seconde » doit laisser des loisirs suffisants pour qu’on puisse écrire.
« Pareillement, il est d’obligation diplomatique d’aller de poste en poste, à travers toute la terre… Observez que, dans les deux cas, la vision qu’on a de celle-ci est circonscrite, limitée. L’officier de marine, vivant sur son bateau, ne voit guère que des ports. Sa littérature sera donc, si j’ose m’exprimer ainsi, une littérature côtière. Tout port étant un lieu d’échange, est plus ou moins cosmopolite. Il est peuplé d’Européens légèrement touchés, teintés, d’ambiance indigène, et d’indigènes légèrement touchés, teintés d’européanisme. L’officier de marine ignorera toujours presque complètement l’intérieur. Pour lui, un beau pays est celui dont la côte est « accore », où l’on peut mouiller près du bord, envoyer facilement le poste-aux-choux chercher des vivres frais, et prendre contact rapidement avec la partie féminine de la population. Un « mauvais » pays, y eût-il de l’or et des perles à l’intérieur, est alors celui où l’on ne débarque pas aisément. Son navire l’évite.
« De même, le diplomate évolue dans un petit monde assez fermé : il est de règle que les diplomates ne se voient guère qu’entre eux, et, en dehors de leurs semblables, ne fréquentent que « la cour », ou les officiels : un Tout-Paris, un Tout-Londres, un Tout-Rome, un Tout-Athènes ou un Tout-Mexico d’autant plus estimable à leurs yeux qu’il est plus restreint. C’est ce petit monde, assez artificiel, qu’ils verront surtout. Pour d’autres causes que celui de l’officier de marine, il est également teinté de cosmopolitisme.
— Est-ce une critique ?
— Non pas. J’essaie seulement de comprendre, et de faire comprendre. Et ma conviction est qu’au fond l’essentiel n’est pas dans ce qu’on voit, mais dans la manière dont on le voit — dans ce qu’on nomme, d’un seul mot, le talent, c’est-à-dire une forme inédite de sensibilité, un don de vision original.