« La preuve c’est que, avec les missionnaires, qui ne sauraient écrire de romans, et pour cause, les administrateurs des colonies, seuls, connaissent l’intérieur de nos colonies. Bien que je tienne en haute estime le talent d’un Robert Randau et d’un Daguerches, et que je ne dédaigne nullement les qualités un peu brutales de l’auteur de Batouala, il faut bien admettre que ces écrivains n’ont pas eu, auprès du public, le succès universel de Loti et de Farrère… Mais c’est aussi qu’il ne convient pas de dire des choses entièrement ignorées du lecteur, de peindre des spectacles et des mortels qui n’ont aucun rapport avec les spectacles et les mortels dont nous avons la notion. C’est surtout en exotisme qu’un peu de cosmopolitisme est indispensable.

— Pour résumer, vous considérez que les professions d’officier de marine et de diplomate sont plus spécialement littéraires ?

— Pour le moment ! Cela peut changer avec les époques. Il y a vingt ans, le lecteur français se moquait pas mal de savoir comment vivait et réagissait, chez lui, sur son sol, un Anglais ou un Allemand. Il se contentait, à leur égard, de clichés de théâtre. Le bouleversement de la guerre a changé tout cela. Nous voulons qu’on nous montre de vrais Anglais, de vrais Allemands. Mais si les suites de la guerre transforment — comme il apparaît — notre société française, ce seront sans doute les Français qui redeviendront pour eux-mêmes le plus intéressant sujet d’étude. Et dans ce cas les meilleurs postes d’observation, pour un écrivain, seront les carrières d’avoué, d’avocat — peut-être même de sous-préfet, si les sous-préfets existent encore ! »

CHAPITRE V
PREMIERS ESSAIS, PREMIERS ÉCHECS

Un événement qu’on peut qualifier d’entièrement inattendu précipita en quelque mesure les premiers essais de Pamphile. Je reçus de sa mère une lettre attendrissante. Pamphile a vingt-trois ans. Ce n’est pas, d’ordinaire, l’âge de la grande passion, mais c’est celui des sottises que l’on prend au sérieux : Pamphile avait « une liaison ». Sa mère a le bonheur d’être née dans une province, et un milieu, qui retardent sur Paris de deux décades au moins. Il y a vingt ans, aux jours de sa jeunesse, les mœurs et le style des femmes y étaient restés tels que sous le second Empire. C’est donc en phrases touchantes, qui rappelaient à la fois celles de M. Octave Feuillet et du journal de Marguerite avant sa première communion, que mon amie m’avertissait, me demandant conseil, de ce fâcheux événement : « Qu’il est facile de succomber, disait-elle plaintivement (mais non pas, je vous prie de l’observer, sans une apparence de saine psychologie et même de simple sens commun), quand la nature commence à parler ! »

Je courus chez elle, non seulement pour lui apporter les consolations d’usage, mais lui jurer, d’un cœur sincère, qu’elle ne se devait pas frapper.

« Croyez-vous ? demanda-t-elle.

— J’en suis sûr !

— Hélas, c’est une femme si dangereuse !… D’ailleurs, toutes les femmes sont dangereuses ! »

… Si vous voulez entendre dire du mal des femmes, beaucoup plus, avec exemples et preuves à l’appui, que vous n’en pourriez entendre de la bouche de l’homme le plus misogyne, il n’y a qu’à écouter une mère de famille ! Mais je refusai d’entendre, plus longtemps que les devoirs d’une élémentaire courtoisie ne l’exigeaient, ces tristes généralités.