« Il y a plusieurs républiques des Camarades dans la république des Lettres, et qui se traitent, réciproquement, en ennemis : « Ah ! tu ne trouves pas de mérite au bouquin d’Un Tel qui est de ma coterie ! Attends un peu, tu vas voir. Ton père a été au bagne ! Ta mère à Saint-Lazare… Et où étais-tu, pendant la guerre ? »
« Où étais-tu pendant la guerre ? » Pamphile, c’est exactement ce qu’on demandait, après 1870, aux candidats à un siège parlementaire. Ce sont maintenant Vadius et Trissotin qui se posent réciproquement cette question.
— Vous n’exagérez qu’à peine.
— Voyez-vous, Pamphile, on a transféré la polémique de la politique à la littérature. On est, en littérature, de droite ou de gauche. On vitupère « l’infâme XIXe siècle » ou bien on crie : « Halte-là ! Le romantisme est un bloc, il est défendu d’y toucher ! » On fait un volume énorme, au lieu d’écrire des volumes, parce que le poète Barbachon des Barbachettes, ce génie, n’a pas été compris dans la dernière promotion de la Légion d’honneur. Et toujours, par derrière, ce motif plus ou moins avoué ou dissimulé : « Durand n’est pas de la bande à Dupont, dont je suis ; Durand n’a aucun talent ! » Exactement comme jadis en politique.
— Mais d’où cela vient-il ?
— Cela vient justement de ce que les grands journaux ne parlent plus politique. Alors les polémiques se sont déplacées, déportées vers la littérature. Un journal où l’on ne prend pas parti, un journal où il n’est plus question que de la dernière étoile à qui l’on a volé son dernier collier de perles, ou de la dernière femme coupée en morceaux, devient un journal ennuyeux. Car il faut bien que les journalistes — c’est leur métier — diffèrent entre eux sur quelque chose. Sinon, pourquoi lire l’un plutôt que l’autre ? On n’en lirait plus aucun si les polémiques littéraires ne bouchaient le trou…
— Cela va-t-il durer longtemps ainsi ?
— Cela durera tant que durera chez nous cette atonie de la politique intérieure, légitimée du reste par les soucis de la politique extérieure, qui continue d’exiger l’union sacrée. Si jamais l’Allemagne paie, la vie politique reprendra.
— Et alors ?
— Alors il y aura beaucoup moins de polémiques littéraires. Et ce sera du reste tant pis pour les écrivains. Car il en est des hommes de lettres comme des politiciens : il est de leur intérêt qu’on parle d’eux, même en mal. »