— D’où tenez-vous cela ?

— De la Foudre, journal jadis exclusivement politique, mais devenu, à ce qu’on affirme, le principal organe littéraire contemporain… Ah ! ce qu’il en raconte, sur Sidoine et Ariste, ce qu’il en raconte…

— Pamphile, répondis-je, ne prenez pas ces belles choses trop à la lettre. Vous n’avez pas lu les journaux qui se publiaient entre 1890 et 1900, et pendant l’affaire Dreyfus. Je parle des journaux politiques, non littéraires. C’était alors l’époque, en politique, de l’invective à jet continu. Quatre ou cinq journaux s’en étaient fait une spécialité, et chacun avait son artiste ès injures et diffamations. Au-dessous de cette vedette il y avait des sous-vedettes : leur travail était moins accompli, mais l’expression, plus maladroite, était encore plus raide. On cultivait le genre, on s’ingéniait chaque jour à le perfectionner.

— On dirait qu’il en devient ainsi en littérature…

— Laissez-moi continuer… Il y eut des inventions géniales. Je me souviens d’un pauvre diable de député, qui eut le malheur de passer ministre, étant parfaitement inconnu. On ne savait naturellement rien de lui : c’était un honnête homme. Son adresse n’était même pas dans le Bottin. Le rédacteur d’un de ces journaux dont je viens de parler s’écria : « Il couche sous les ponts, alors !… » Cela suffit. Durant tout son ministère, on put lire : « X…, qui couche sous les ponts ». Rencontrez-vous dans les feuilles politiques actuelles quoi que ce soit qui rappelle le ton de ces anciennes polémiques ?

— Non, je vous dis que c’est en littérature…

— Attendez, Pamphile, j’y arriverai… Dans les controverses politiques on est aujourd’hui bénin, bénin. Tout, jusqu’à « je vous hais », se dit presque poliment. Et même on ne dit plus rien du tout. Les journaux sont comme les belles femmes qui croient n’avoir pas besoin d’ouvrir la bouche pour plaire. La consigne est de ronfler.

— Il est vrai. Mais je croyais que ç’avait toujours été comme ça…

— C’est que vous êtes jeune. Dans ces mêmes journaux la critique littéraire tenait jadis très peu de place. On s’y souciait de la littérature autant qu’une morue de la précession des équinoxes. Et quand par hasard ces feuilles parlaient d’un écrivain, c’était presque toujours en termes abrégés, ou bien dans des notes de publicité payée, dithyrambiques.

« Aujourd’hui, changement à vue. Non seulement il se publie deux ou trois journaux hebdomadaires uniquement consacrés à la littérature, aux beaux-arts, à la musique ; mais des journaux quotidiens, assez plats quand ils traitent de politique, se sont appliqués à recruter la clientèle qui leur manquait un peu en ménageant une place de choix aux questions littéraires, et surtout aux polémiques littéraires, conduites avec la même âpreté, la même fureur, la même iniquité que jadis les polémiques politiques.