Il alla en Tunisie… C’est ici l’épisode le plus extraordinaire et le plus glorieux de cette existence singulièrement pleine. Sur la Tunisie, selon sa coutume, il avait tout lu, y compris les auteurs anciens, en traduction, puisqu’il ignorait le grec et le latin. Ces auteurs signalaient, sur le territoire de la Régence actuelle, « des forêts ». Bourde n’en vit pas ; il n’y en avait pas, il n’y en avait jamais eu. Armé des ouvrages de botanique générale qu’il avait dépouillés, il pensa :

« Les arbres, pour croître, exigent une précipitation pluviale de cinquante centimètres cubes, au minimum, par mètre carré et par an. Cette quantité d’eau n’est jamais tombée en Tunisie depuis le début de la période géologique contemporaine. Qu’est-ce que mes textes peuvent signifier ? »

Il s’était lié avec un jeune secrétaire d’ambassade, qui se trouvait être un latiniste et un helléniste distingué — il est aujourd’hui ambassadeur. — Bourde lui communiqua ses textes. Marcilly lui répondit : « Il y a erreur de traduction. Il ne faut pas lire « forêts », mais « jardins » ou « vergers ».

Alors Bourde comprit. Il retourna aux lieux « boisés » signalés par les vieux auteurs. Il n’y trouva pas un arbre, mais partout les ruines de moulins à huile datant de l’époque romaine. Le mystère était expliqué : il s’agissait de jardins d’oliviers !… Les Bédouins conquérants les avaient détruits. Mais il n’y avait qu’à replanter les oliviers, ils pousseraient. Bourde dessina la carte de l’aire où se rencontraient ces moulins à huile, et déclara : « Sur toute cette superficie les oliviers viendront ! »

Il y en a actuellement douze cent mille, autour de Sfax surtout. Ils rapportent des millions ; c’est une des fortunes de la Tunisie. Voilà ce qu’a fait un journaliste qui avait la passion de savoir et de raisonner pratiquement sur ce qu’il savait. Cet homme devrait avoir sa statue…

On l’avait nommé directeur de l’Agriculture en Tunisie. Récompense méritée… Il abandonna cette situation pour aller à Madagascar, en qualité de secrétaire général, immédiatement après la prise de Tananarive par nos troupes. Il rêvait y faire de grandes choses : la chute du régime civil, qui fut remplacé par le gouvernement militaire de Gallieni, mit fin à cet espoir… Alors il revint à Paris, et sans une plainte, sans même un sentiment de rancune contre ceux qui l’abandonnaient, redevint journaliste, simplement, uniquement journaliste, jusqu’à sa mort.

… Quand j’y songe, je me dis qu’une carrière de journaliste, telle que celle-ci, est plus belle, plus féconde, plus glorieuse que celle de n’importe quel homme de lettres, même le plus grand. Mais les journalistes ne s’en doutent pas. Ils n’ont pas du tout l’habitude qu’on parle d’eux, après leur mort. Ils n’y comptent pas…

CHAPITRE X
POLÉMIQUES LITTÉRAIRES CONTEMPORAINES

Continuant de s’entraîner méthodiquement à la carrière, Pamphile lit les jeunes revues et les feuilles littéraires. Au bout de quelque temps, il me dit :

« Il paraît que Sidoine n’a aucun talent, et qu’Ariste a de mauvaises mœurs… Mais pour Polydore, Théodote et Micromégas, ce sont de purs génies.