Or Heurteau n’était entré aux Débats que par hasard, à quarante ans. Jusque-là, il n’avait jamais donné une ligne dans un journal ; il n’y avait jamais songé ; il était, de son métier, chef de je ne sais plus quel bureau au ministère de la Justice.
Mais il venait parfois, à cinq heures, à la parlotte qui avait lieu quotidiennement, le journal enfin composé et imprimé, dans la salle de rédaction des Débats. Je n’ai jamais rien connu de plus exceptionnel en qualité que les conversations qui se tenaient à cette heure, journellement, dans cette vieille maison de la rue des Prêtres-Saint-Germain-l’Auxerrois. J’y ai vu Renan, le général de Galliffet, qui déconcertait souvent Taine par des souvenirs militaires et algériens d’une saveur plus que gaillarde : mais Taine, consciencieusement, prenait des notes…
Un jour, à propos de je ne sais quel incident politique, Heurteau se mit à parler… Le directeur des Débats à cette époque, M. Patinot, qui avait lui-même infiniment d’esprit, et du plus dru, lui dit tout à coup : « Mais, Heurteau, si vous nous écriviez ça !… » Heurteau passa dans un cabinet, à côté, et une heure plus tard revenait avec son premier article. Il en donna d’autres, presque tous les jours, pendant un quart de siècle. Une minute avait suffi pour le révéler à lui-même et aux autres.
Quand il avait terminé sa tâche, et moi la mienne, beaucoup plus modeste, je le reconduisais souvent, à pied, jusque chez lui, rue Oudinot, dans un vieux pavillon dont une moitié était occupée par François Coppée, son ami intime. Je me souviens qu’un jour nous parlions de Flaubert. Il me dit, avec une sorte d’impatience :
« Je n’aime pas Bouvard et Pécuchet.
— Pourquoi ?
— Quand on vient de lire ça, on ne peut plus écrire… C’est toutes les mêmes bêtises que nous disons sérieusement, tous les jours, dans le métier. Ça décourage ! »
Je me rappelle aussi Paul Bourde. Un saint laïque, et dont la carrière, sinon la vocation, fut davantage encore imprévue et diverse. Car il avait, lui, dès son adolescence, voulu « faire » du journalisme. C’était le fils d’un humble employé des douanes, retraité avec mille deux cents francs de pension, en Bresse. Il n’avait jamais été qu’à l’école primaire, mais il lisait, lisait, accumulait une vaste somme de connaissances, dispersées d’abord, mais dont, à la fin de sa vie, il avait fini par construire un système, presque une religion. Ses yeux, alors, étaient devenus mauvais : il l’attribuait à ce que, pour lire et travailler, il n’avait jamais, dans son enfance, possédé de lampe, rien que le feu de l’âtre, dans la misérable maison de son père.
Il avait comme condisciple, à l’école de son village, Jules Mary, qui devint un romancier populaire. Tous deux partirent pour Paris, vers 1870, avec l’intention de devenir « de grands hommes ». Bourde s’estima fort heureux d’y trouver une petite place de « nègre » au Moniteur Universel, je crois… Puis la guerre éclata, et les trente sous par jour payés aux gardes mobiles lui assurèrent du pain. Peu lui importait du reste : il était « dans » un journal, il en respirait l’atmosphère. Il devint reporter, secrétaire de rédaction d’un journal illustré, reporter encore. Sa soif de tout savoir le poussait à voyager. C’est ainsi qu’il entra dans le grand reportage. Il fit une enquête en Corse, une autre en Algérie, pour le compte du Temps. Elles ont été réunies en volumes et méritent encore qu’on les consulte. Elles demeurent parmi les documents les plus sérieux, jusqu’à ce jour, qui existent. Rien de plus original et de plus juste à la fois que les vues de Bourde sur la Corse, en particulier.
Il écrivit aussi un roman campagnard, Au bon vieux temps, un peu pauvre de forme, mais d’une qualité d’observation et de sympathie telle que j’en souhaiterais la réédition… Puis il repartit, cette fois, pour l’Indo-Chine, le Tonkin, dont la conquête commençait. Sa santé avait toujours laissé à désirer. Il contracta en Extrême-Orient une dysenterie et une maladie cutanée dont il ne guérit jamais entièrement et qui abrégèrent ses jours. Il ne s’en inquiéta pas : je n’ai jamais connu d’homme dont l’esprit dominât plus entièrement le corps.