— Dans ces conditions, la décision pour un jeune homme est embarrassante.
— Je l’avoue : d’autant plus que le labeur du journaliste, étant dispersé, est accablant. Il faut, quand la besogne quotidienne est achevée, un grand courage pour se dire : « Maintenant, ce n’est pas fini ; je m’en vais travailler pour moi. »
— Mais enfin, si l’on se décidait ? Comment faire alors pour entrer dans un journal ?
— Vous m’accordez une petite expérience de la matière ? Eh bien ! c’est un problème que, malgré cette expérience, je ne suis pas jusqu’ici parvenu à résoudre. Qui que vous soyez, balayeur, ingénieur ou millionnaire, si vous avez écrit un livre, il ne vous reste plus qu’à trouver un éditeur ; et, si ce livre est bon, ou simplement acceptable, il y a de grandes chances qu’il soit publié. Tandis que je ne sais pas encore, à l’heure qu’il est, comment on entre dans un journal, comment on arrive à y faire ses premières armes. Il y en a mille manières et pas une seule.
— Vous plaisantez !
— Pas le moins du monde. Voilà une carrière où l’on ne vous demande — c’est sans doute la seule parmi les carrières libérales — aucun diplôme, aucun certificat d’origine. Vous pouvez arriver de n’importe où, vous entrez n’importe comment. Mais c’est précisément en cela, je suppose, que gît la difficulté. Cela me rappelle le mot d’un enfant interné dans un patronage au règlement largement humanitaire : « Tu n’as pas envie de t’enfuir ? — M’enfuir ? répond l’enfant presque douloureusement, comment ferais-je ? Il n’y a pas de murs ! »
« Dans le journalisme, Pamphile, il n’y a pas de murs, et par conséquent pas de portes. Elles sont partout, et nulle part. »
CHAPITRE IX
TYPES DE JOURNALISTES
Pamphile parti, je me prends à songer aux hasards qui président aux « vocations » dans le journalisme. Bien des visages, bien des noms, s’évoquent à ma mémoire. Je ne veux retenir ici que ceux de journalistes qui ne sont plus.
Il y avait aux Débats, il y a une vingtaine d’années encore, André Heurteau. La plus forte et la plus vaste culture. Une vigueur polémique dont j’ai connu peu d’égales. Le sens des formules incisives qui se fixent à jamais dans l’esprit. Après un si long temps écoulé je me rappelle encore la fin d’un de ces « papiers » — écrit d’un trait d’autant plus sanglant qu’on le lisait dans une feuille réputée légitimement pour la réserve de ses attitudes politiques. Il s’agissait d’un président du Conseil qui, pour se débarrasser — disait-on — d’un adversaire au Parlement, venait de le nommer gouverneur général d’une de nos grandes colonies. « Que M. X… ne s’y trompe pas, disait Heurteau, il y a tels marchés qui compromettent autant l’homme sans scrupules qui les propose que le pauvre diable qui les accepte, le tentateur que le tenté, l’acheteur que le vendu. » Et la phrase allait, allait ! Elle avait du nombre, elle avait du poids, elle avait de la férocité. Si l’on composait un jour une anthologie du style pamphlétaire, cet article y devrait trouver une place, et la plus brillante.