— Donc vous considérez comme légitime cette hiérarchie qui donne le pas, dans le monde des lettres, à l’écrivain de livres sur l’écrivain de journal ?
— Pamphile, je vais vous révéler un grand secret, ne le répétez à personne ! Cette hiérarchie est en train de s’effondrer, comme toutes les hiérarchies, qui ne durent jamais éternellement, sauf celle de notre sainte Église : le ver est dans le fruit, pour parler comme l’excellent M. Micawber, dans David Copperfield.
— En vérité ?
— En vérité… Parce que presque tous les écrivains, presque tous les romanciers de ce temps se sont mis à « faire » du journalisme ! J’en pourrais citer de nombreux et illustres exemples ; je me contenterai d’un seul : M. Maurice Barrès. Et je vais me permettre d’exprimer un soupçon qui me hante : que si, pour M. Barrès, publier un livre était une gloire, écrire un article était pour lui un plaisir… Dois-je encore vous rappeler des hommes de talent, tels que Catulle Mendès, et le plus grand de tous, Théophile Gautier, dont la vie entière fut partagée entre le livre, la poésie et le journalisme ? Enfin, de nos jours même, M. Henri Béraud pratique, de la barre fixe du roman au trapèze du journalisme, une voltige intéressante.
— Ainsi, les barrières tombent ?
— Mettons seulement qu’elles ont des fissures, par où l’on voisine, d’un champ à l’autre. Dans l’apparence, le préjugé hiérarchique demeure : la preuve c’est qu’il est moins malaisé pour un romancier d’écrire dans un journal — de toutes parts même on l’en sollicite — que pour un journaliste qui se risque à publier un roman d’être agréé, par les romanciers, comme un authentique confrère.
— Y a-t-il à cela une raison ?
— Aucune, si ce n’est d’ordre commercial. Un écrivain qui a commencé par le roman, s’il devient chroniqueur ne perd pas un seul des lecteurs de ses livres. Il en accroît plutôt le nombre. Un journaliste qui aborde le roman éprouve de la difficulté à se faire lire comme romancier. Devant la couverture jaune, bleue ou verte de son ouvrage, le public doute : « N’ai-je pas déjà lu ce qu’il me propose dans les feuilles publiques ?… » De là vient qu’un journaliste mué en romancier se trouve souvent, même s’il le désire, dans l’impossibilité de renoncer à sa besogne de chroniqueur, qui l’accable : celle-ci continue à rester pour lui un gagne-pain nécessaire.
— Alors il est préférable de se faire d’abord un nom comme auteur d’ouvrages de longue haleine, avant d’aborder le journalisme ?
— Si on le peut, oui !… Mais vous oubliez le point de départ de cette conversation. Nous avons admis que le journalisme convenait particulièrement aux débutants, même d’avenir, qui ne se sentent pas encore d’imagination créatrice. Or ce peut être le cas de beaucoup de jeunes gens qui acquerront plus tard cette imagination, au contact de la vie, et par les spectacles que leur aura offert le monde. Et où seraient-ils mieux placés que dans le journalisme pour assister à ces spectacles ?