— Mon Dieu…
— Vous le pensez. Dites que vous le pensez, mon ami, et que vous n’osez le dire, par politesse, de plus parce que vous m’aimez bien, que vous ne voulez pas me faire de la peine, et que vous savez que je suis aussi journaliste !
— Eh bien, oui !…
— Il y a en effet, dans la gent écrivaine, une hiérarchie implicitement admise. Si l’on range à part les dramaturges, qui sont jalousés pour les fructueux bénéfices de leur industrie, mais dont on admet qu’ils peuvent, selon le cas, être ou n’être point, quel que soit leur succès, des écrivains méritant ce nom, l’opinion générale distingue des degrés de dignité qui vont du poète et du romancier au journaliste, avec des nuances, toute une série de nuances intermédiaires, dans le roman, la poésie, le journalisme.
— Est-ce injuste ?
— Oui et non. C’est injuste parce qu’une chronique, une simple chronique, peut manifester beaucoup plus d’originalité, d’invention, de talent, que tout un roman ; parce qu’un journaliste peut avoir, sur l’esprit de son temps, une action plus forte, et j’ose dire plus durable, qu’un romancier. Ce n’est pas cependant sans motif pour deux raisons principales.
« La première est que l’œuvre du journaliste est éphémère, sinon dans son influence qui, je viens de le dire, peut être durable, du moins quant à la réputation, la gloire, si vous voulez, qu’il en retire. Même quand il signe, quelques jours après la publication de son article, s’il arrive qu’on sache encore ce qu’il a dit, nul ne sait plus que c’est lui qui l’a dit. Personne jamais ne relit un journal vieux de deux jours !… La seconde est que le poète, le romancier, jouissent de toute l’indépendance de leur pensée et de l’expression de leur pensée.
« Vous connaissez le vieil axiome juridique : « La parole est libre, la plume est serve ». Je dirais volontiers : « Le livre ou le poème est libre, l’article est serf. » Oh ! dans une certaine mesure seulement ! Mais cette mesure existe. Elle existe parce qu’un journal est nécessairement l’organe d’un parti, et qu’on y peut dire certaines choses, non pas d’autres ; parce qu’aussi le journal est lu par un grand nombre de personnes et qu’il y faut alors tenir compte d’une opinion moyenne, d’une moralité moyenne, respecter de plus les enfants et les femmes sous les yeux desquels il peut tomber. Dans un livre, au contraire, je ne dépends plus de personne. C’est affaire entre moi, mon éditeur qui a accepté l’ouvrage, et mon lecteur.
— N’y a-t-il pas de l’hypocrisie dans cette distinction ?
— Prenez que c’est une convention. Mais l’existence d’une communauté sociale repose sur des conventions… Après tout, c’est aussi une convention qu’au théâtre le dramaturge — même à cette heure, où il s’est relativement libéré — doive observer, à beaucoup d’égards, une plus grande réserve que le romancier. Toujours pour le même motif : le théâtre, comme le journal, s’adresse à un grand nombre de gens à la fois.