« Comment inventer le sujet ? Il n’y a pas qu’un procédé, mais plusieurs. C’est tantôt un fait, un tout petit fait, découvert dans la réalité. Il s’agit alors d’en retrouver les origines, qui vous échappent, et d’en imaginer l’aboutissement, le retentissement sur d’autres humains, parfois sur toute la société. Tantôt, au contraire, c’est comme pour faire un canon : on prend un trou, et l’on met du bronze autour. J’entends par là qu’on s’empare d’une loi, d’un usage, d’une situation coutumière, voire banale, et qu’on s’efforce de se représenter ce qui pourrait arriver, à des personnages qu’on crée de toutes pièces, sous l’empire de cette loi, de cet usage, de cette situation.

« Il arrive aussi que ce soit une espèce d’hallucination, mais qu’on finit par savoir provoquer. Voici, sur cette table, un fétiche nègre portant sur le ventre, derrière une plaque de mica, « le mauvais esprit » qu’un sorcier, pour le rendre inoffensif, y a enfermé. Je l’ai considéré, durant des années, sans idée bien arrêtée. Et puis un jour, d’un seul coup, j’y ai vu toute une tragédie. Elle m’a été comme dictée, de l’extérieur : mais c’est que l’inconscient, après une longue incubation, avait fait son œuvre.

« Il est des contes et des nouvelles qui ne sont que des « histoires » gaillardes, ou terribles, ou fantastiques, comme celles que nos aïeux disaient si bien, ou celles d’Edgar Poë ; il en est d’autres qui ne sont que des apologues — des fables, comme celles de La Fontaine. Les jolis En marge de Jules Lemaître, à y bien regarder, ne sont guère autre chose — et même le Candide de Voltaire.

Je viens de nommer Edgar Poë. C’est lui qui a proclamé, et prouvé par l’exemple, que le conte permettait, par sa brièveté même, la perfection qui le cisèle comme un bijou. Jules Laforgue nous en a donné d’autres modèles, qui sont exquis. Car le conte autorise aussi, non seulement la fantaisie, mais le fantastique, tandis qu’il n’est rien de plus communément ennuyeux qu’un long roman humoristique ou fantastique. Je crois en pouvoir donner la raison : au bout de quelques pages, si j’ose me servir de termes bien vulgaires, on cherche la ficelle, et on la trouve. Et il est également vrai que des personnages ne sauraient demeurer trop longtemps ridicules sans ennuyer : à tel point que deux caractères justement célèbres, don Quichotte et M. Pickwick, de qui leurs créateurs n’avaient d’abord voulu faire qu’un objet de raillerie, deviennent par degrés sympathiques, puis héroïques.

« Par malheur, Pamphile, l’art si beau du conte, en France, est en train de s’avilir. Que dis-je, c’est déjà fait ! On en publie trop. Il est devenu un objet de confection, fabriqué en série. Les exigences du format, dans les feuilles publiques, l’écourtent et l’amaigrissent. Par le feuilleton, le journal a failli tuer le roman littéraire. De même, aujourd’hui, il va rapidement à déconsidérer le conte. Cela est triste. »

CHAPITRE VIII
DU JOURNALISME

« Un journaliste, me demanda Pamphile avec une certaine appréhension, un journaliste est-il un écrivain ?

— J’entends ce que vous voulez dire, et la cause intime de votre souci. Vous songez que, si vous vous aperceviez un jour que vous n’avez point l’imagination créatrice, et pourtant des idées, une façon vive, personnelle, ou simplement suffisante de les présenter, enfin l’esprit critique au lieu de l’esprit d’invention, vous pourriez, au lieu de faire « de la littérature », « faire du journalisme », tout uniment. Non pas sans doute du journalisme politique — c’est une tout autre affaire — mais de la chronique ou de la critique littéraire…

— C’est à peu près ça…

— En somme, vous considérez, pour un écrivain, le journalisme comme un pis-aller ?