Je ne pouvais donc manquer d’approuver Pamphile. Au bout de fort peu de temps, il m’apporta cinq ou six de ses essais. Je le complimentai, selon mon devoir, de cette brillante fécondité. Décidément, le talent ne lui faisait pas défaut, les débuts de ses contes étaient presque toujours imprévus et charmants : les mots, et même les choses, y reprenaient une jeunesse, une ingénuité délicieuse. Ils inspiraient de l’émotion — cette émotion précieuse et rare qu’éprouve un collectionneur quand il découvre un bibelot inédit. Pamphile lisait mes sentiments sur mon visage, il était ravi.
Mais bientôt il s’attrista, à mesure que moi-même je paraissais moins satisfait. Ces aimables colliers n’avaient pas de fil. Les perles en étaient éparses ; il n’y avait pas de sujet. Cela commençait parfaitement ; cela ne finissait pas du tout. On refermait les feuillets en songeant : « Pourquoi a-t-il fait ça ? Personne ne le lui demandait. »
Je lui fis part de ma déconvenue.
« Et pourtant, Pamphile, ajoutai-je, il y a quelque chose en vous. J’en suis, maintenant, tout à fait sûr. Seulement, cela ne sort pas. Vous ne savez pas travailler.
— C’est justement pour cela que je m’adresse à vous pour l’apprendre, répliqua-t-il avec quelque à-propos, et sans nulle mauvaise humeur, ce qui me força encore une fois de rendre hommage aux mérites de son caractère. Tâchez donc de me dire ce que c’est qu’un conte, et comme il faut s’y prendre pour l’écrire.
— Ma foi, répondis-je, tout étonné, je ne sais pas.
— Vous ne savez pas !… Mais c’est votre métier !
— C’est peut-être pour ça. L’habitude est devenue une sorte d’instinct. Voyons, laissez-moi réfléchir…
« Il me semble que ce qui fait la différence du roman et du conte, ou de la nouvelle — qui n’est qu’un conte un peu plus étendu — c’est que le roman est une étude et un conflit de caractères, dans un milieu ou des milieux déterminés, les milieux réagissant sur les caractères et ceux-ci, à leur tour, sur les situations. En d’autres termes, c’est un « complexe ».
« Le conte, à l’inverse, saisit « un moment ». On n’y voit guère qu’un personnage, dessiné le plus fortement possible, mais en raccourci. Ou bien une situation, mais simplifiée, ramassée dans son essentiel. Ce doit être un tout petit drame, ou une toute petite comédie, mais intense. Cela doit avoir son commencement, sa péripétie, son dénouement, bien accusés. Et pourtant les meilleurs contes sont ceux dont la fin laisse à penser, se prolonge dans l’esprit du lecteur.