En somme, j’essaie de concevoir le monde du point de vue exotique et colonial, tout simplement ! Il faut l’ingénuité de la jeunesse pour s’imaginer qu’on y peut réussir !

Je lis, je lis beaucoup, mais jamais plus un poète, jamais plus un roman. Des bouquins d’histoire, de géologie, de botanique, d’anthropologie, des récits de voyages — et des statistiques et de vieux livres de droit. Tout cela sans aucune ambition. C’est un autre vice qui m’est venu, comme j’avais, dans mon enfance, celui du rythme.

Un jour, dans le Traité des lois civiles du vieux Domat, je trouve ceci : « Toute loi écrite est un compromis entre deux lois naturelles qui se contredisent. » Ça me paraît formidable. Je conçois qu’en effet, même dans les domaines de la morale et de la politique, ce n’est que notre infirme raison qui peut mettre d’accord, et tant bien que mal, et avec tant d’imperfections qui vont de la comédie au drame, les incohérences de la nature humaine et de l’univers visible. J’essaie de me représenter ces incohérences et ces compromis. Je mets sur le papier, par jeu, pour me reposer l’esprit, quelques-unes de ces représentations, je les livre à une revue ; un quotidien me demande « la même chose ». J’y consens : cela me paraît sans aucune importance, mais exige moins de temps que de faire le nègre dans un journal, et me laissera plus de loisirs pour chevaucher le dada colonial.

Je le chevauche, je le chevauche… Un soir, il m’apparaît que je pourrais exprimer une vue de politique et de sociologie coloniales plus clairement par la fiction que par la méthode didactique. J’y songe un instant : et voici que se lèvent en foule des figures, des paysages, des conflits, des rythmes et des mots caractéristiques pour les peindre. Mon ancien vice m’a repris. Seulement, cette fois, j’ai une conception personnelle de la vie, une philosophie de la vie. Mon travail vaut un peu mieux. J’ai le droit de prétendre : « Écoutez ! on ne vous a pas encore dit ça… »

Je n’ai donc fait que donner à Pamphile un conseil tiré de mon expérience personnelle en lui disant : « Voici la loi ! Voici le secret universel ! » N’ai-je pas eu tort ? En tout cas ne serait-ce point une généralisation bien hâtive ?… Il y a plusieurs demeures dans la maison du Père… Tous les chemins mènent à Rome… Barrès a pu tirer, très jeune, de sa propre sensibilité et d’une mosaïque de lectures sur laquelle cette sensibilité réagissait, des œuvres qui étaient déjà des œuvres, et non pas des balbutiements. Et tant d’autres, à qui l’excitation intellectuelle produite par les livres de leurs devanciers avaient appris à penser, tandis qu’ils ne m’enseignaient qu’à sentir et à ronronner mes sensations ! Flaubert a été un enfant de génie : sa correspondance montre un adolescent qui eût dû être plus grand, plus complet encore que ne fut l’homme mûr. Mais si Balzac et Stendhal n’avaient pas vécu d’abord — les premiers ouvrages de Balzac sont illisibles — qu’auraient-ils produit ?

… Décidément, la méthode que j’ai essayé d’inculquer à Pamphile n’est sans doute pas la seule. Elle n’est pas non plus absolument sûre ; aucune méthode n’est sûre, en pareille matière. Mais c’est peut-être la moins incertaine et la moins dangereuse.

CHAPITRE VII
LE CONTE

Pamphile, un peu déçu de n’avoir pu faire, aussi aisément qu’il l’espérait, de son premier roman un chef-d’œuvre, m’a confié qu’il s’allait faire la main « sur des choses plus courtes ». Autrement dit, des contes ou des nouvelles.

Je suis, en cette matière, orfèvre. Qu’on ne se trompe pas sur le sens où j’emploie ce mot : c’est dans sa signification proverbiale. J’entends par là que c’est mon métier. De quoi je ne me sens ni fier ni honteux. Si le conte est devenu, en quelque sorte, ma spécialité, je crains bien qu’il n’y ait eu là une grande part de hasard. J’ai commencé d’écrire assez tard, après avoir embrassé — je vous l’ai dit — pas mal d’autres professions : car je fus clerc d’avoué, apprenti diplomate et fonctionnaire colonial, enfin voyageur et journaliste. Entre temps, j’avais toutefois écrit un roman, comme tout le monde. Mais il y a, pour les débutants, des périodes de vaches grasses et de vaches maigres. Je suis arrivé au moment des vaches maigres : les éditeurs ne se jetaient pas, comme aujourd’hui, à la tête des jeunes gens. Quand, dépourvu de toute illustration, timide et rougissant, on leur apportait un manuscrit, ils vous accueillaient du haut de leur grandeur. Je rempochai donc mon ours, et le mis dans un tiroir. J’ai idée maintenant qu’il ne valait ni plus ni moins que celui de Pamphile, mais ne saurais en faire la preuve. Car cet ours n’existe plus. Non pas que je l’aie brûlé, dans un fier et légitime dédain de ce premier essai. Je ne brûle jamais rien : j’attends seulement de déménager. Deux déménagements, dit-on, valent un incendie : je sais par expérience qu’un seul suffit pour vous débarrasser de vos archives.

Si je me suis mis, quinze ans après cette première tentative, à composer des contes, c’est qu’on m’avait demandé un conte. J’ai continué. Je pense aussi que j’obéissais là, et que j’obéis encore, à une habitude de collège : la « composition » doit être écrite en quelques heures, et remise à un maître qui n’attend pas. Si vous n’êtes pas exact, quand bien même vous lui apporteriez de l’or et des perles, il vous colle un zéro. Enfin, j’ai vécu assez longtemps dans les pays anglo-saxons, où l’on professe le même respect littéraire pour le roman — qui alors doit être long, très long, du double de la longueur, en général, d’un roman français — et pour la nouvelle brève et frappante. A ma culture latine, qui fut assez bonne, s’est superposée une culture anglaise. Je vous demande pardon de cette parenthèse, qui est une confession.