— Alors, selon vous, il faudrait attendre la maturité, sinon la vieillesse, pour produire une œuvre qui en vaille la peine ? Cela serait désespérant si ce n’était évidemment faux. Car l’histoire de la littérature nous offre cent preuves du contraire.
— Et mille de ce que j’affirme ! Encore cette histoire ne tient-elle pas compte des ratages… Mais, Pamphile, savez-vous de quelle manière un industriel ingénieux est parvenu à « vieillir » la liqueur, prétendue monacale, qu’il fabrique ? Il la fait passer, avec une certaine rapidité, par les changements de température successifs qu’elle subirait au cours de plusieurs saisons, de plusieurs années… Ainsi également du bordeaux, « retour des Indes ». Eh bien, l’action, l’exercice d’une profession, les voyages, tout ce qui met en fréquent contact avec le plus grand nombre d’humains possible, mûrissent pareillement l’écrivain. La vie également, et les passions… Tels sont les moyens qui s’offrent à vous de hâter le moment de la maturité. »
CHAPITRE VI
EXPÉRIENCES PERSONNELLES
Pamphile parti, je me mis à penser à moi. Il est toujours intéressant de penser à soi…
Je me revis tout enfant, sachant à peine lire : dans les numéros hebdomadaires d’une revue destinée à la jeunesse étaient encartés, comme prime, des fascicules contenant les œuvres des classiques du XVIIe siècle : Corneille, Racine, Boileau, non pas Molière : il est trop peu chaste pour de jeunes esprits. Je lisais ces vers, même ceux de Boileau, avec enchantement. Leur sens échappait entièrement à mon intelligence : c’était la musique, la musique seule qui me ravissait. Du reste, à partir de cet instant, je devins très paresseux. Cette sonorité des mots, je la recherchais partout. Elle fut mon vice, m’empêcha de songer à rien autre.
Au lycée, le latin ne m’intéressa également que dans les poètes. Le grec pas du tout. Je ne sentais pas l’harmonie du vers grec. Par surcroît j’avais découvert les romantiques : mes études furent médiocres. Ma sensibilité, avec la puberté et le goût accru du rythme, s’était développée. Mon intelligence nullement. Je ne savais pas penser, je n’aimais pas penser, ni même observer. D’ailleurs l’enseignement qu’on recevait alors n’y préparait guère. Il était purement formel. Il paraît que c’est à cela qu’un instant on a voulu le ramener. On avait tort.
Je fus clerc d’avoué tout en suivant les cours de l’École de droit et des Sciences politiques : détestable clerc d’avoué, que la procédure ennuyait — toujours par incapacité de distinguer ce qu’il y avait dessous — et assez mauvais étudiant. Toutefois je passais mes examens avec une singulière facilité : mon amour des mots me prêtait une impeccable mémoire. Mais je ne crois pas avoir discerné une seule fois les faits sous les mots… J’écrivais dans de jeunes revues des poèmes assez mélodieux et des nouvelles violentes, fortement cadencées, dans lesquelles il n’y avait rien.
Mes études terminées j’acceptai le poste de correspondant, à Londres, d’un grand journal parisien : il fallait vivre. J’avais appris l’anglais encore une fois pour le plaisir d’emmagasiner des mots et des images. Je le lisais, et ne le parlais point. En trois ans de séjour en Angleterre, je n’arrivai pas à comprendre quoi que ce soit à la politique anglaise ni aux mœurs anglaises. Tout ce que je voyais et entendais ne me paraissait que prétexte à littérature, à mauvaise littérature, en décor. Au bout de trois ans, le journal se priva de mes services, et fit bien.
Assez mécontent de moi-même et de mes contemporains, je pars, devenu fonctionnaire, pour une colonie toute neuve, une colonie que la France vient d’acquérir. Alors double phénomène : les spectacles tout nouveaux que j’ai sous les yeux frappent vivement ma sensibilité romantique ; mais je suis obligé d’agir, et, pour agir, de comprendre. Enfin, pour la première fois de ma vie, mes fonctions, qui sont plus ou moins politiques, me font voir les choses dans leurs causes, et non plus dans leur apparence extérieure. Je suis devant elles comme l’ouvrier des Gobelins qui travaille à l’envers de sa tapisserie. Cela se révèle passionnant : des faits, des faits, des hommes, des hommes ; les causes de ces faits, les mobiles de ces hommes. Tout cela très simple, facile à pénétrer : l’humanité de ce pays est primitive. Il y a aussi des Européens et des Européennes, mais en petit nombre. Je puis les étudier de plus près, plus fréquemment. D’ailleurs j’y suis bien forcé.
Mon plaisir, qui touche à la volupté, est tel que tout ce qui m’a importé jusque-là me paraît misérable. Il ne m’en souvient plus qu’avec un sentiment d’humiliation, de dédain même. La sociologie coloniale, l’économie politique coloniale sont les seuls objets qui me paraissent dignes de retenir mon attention. Quand je regagne la France, au bout d’un an, ce n’est que pour repartir le plus vite que je puis pour un autre lieu de la terre, et comprendre, encore comprendre, ce qui me reste à comprendre. Durant mes séjours en France, je me contente d’un poste sans gloire, alimentaire, dans un journal. Mon métier n’y est pas d’écrire, on ne voit jamais mon nom au bas d’un « papier », sauf quand je reviens d’une de mes longues randonnées.