Sans doute il y rencontra quelques difficultés. Il fut assez longtemps sans faire d’allusion à ce beau projet. Enfin il m’apporta une centaine de pages de son manuscrit. J’y découvris des maladresses qui ne me choquèrent point : il me souvenait des miennes à l’aurore de ma carrière ; et, dans le détail, certaines petites choses que j’aurais donné un de mes doigts pour avoir inventé : les délicieuses, les impayables trouvailles de l’ingénuité, de la jeunesse. Et puis cela se gâtait. Surtout, encore une fois, ce n’était pas de lui : quelquefois on aurait dit du Barrès, d’autres fois du Paul Morand, plus souvent du Bourget ; et quant à ce qui était de lui, dans le sujet et la construction du sujet, cela ne valait pas le diable. Enfin, pour faire courte l’histoire d’une assez longue et ennuyeuse erreur, ce début était raté. Je le lui dis.

« Je le craignais, avoua-t-il avec candeur. Mais d’où cela vient-il ? Tout cela me paraissait si facile et si beau, quand j’y rêvais !

— Je ne veux pas vous désespérer. La vérité est qu’après lecture de ce premier essai, je ne vois encore absolument pas de quoi vous serez capable, et s’il y a en vous l’étoffe d’un écrivain original. Mais si, à votre âge, vous aviez produit un chef-d’œuvre, c’est que vous auriez du génie — un génie précoce et monstrueux ! Il est extrêmement rare qu’un très jeune homme sache dire, du premier coup, des choses que les autres n’ont pas dites ; dégager, manifester sa propre personnalité. D’abord, vous n’en avez peut-être pas.

— Vous êtes dur !

— Ne vous épouvantez pas. Ce n’est qu’une première hypothèse, et il en est d’autres, plus rassurantes. Toutefois, il convient d’envisager celle-ci. Il apparaît, à chaque génération, une infinité de jeunes gens que l’œuvre de leurs prédécesseurs, de leurs contemporains mêmes, émeut violemment. Ils s’y reconnaissent, ou croient s’y reconnaître. Ils se disent : « Et moi aussi, j’ai quelque chose à dire ! » Ils se trompent : leur sensibilité est sincère, mais elle n’est pas créatrice. Et, bien que sincère, elle n’exprime que de l’imitation.

— Prétendez-vous que moi…

— Attendez !… Voici la seconde hypothèse :

« La sensibilité du débutant est de qualité nouvelle. Il a réellement quelque chose à dire. Mais justement parce qu’il est enthousiaste, sensible, généreux, la forme inventée par ses prédécesseurs non seulement l’émeut profondément, mais lui paraît inconsciemment la sienne… Il lui faudra des années pour s’apercevoir qu’on lui demande de parler avec sa voix, non pas avec celle des autres… Et pourtant j’aime encore mieux celui-là que tel nouveau venu, qui s’ingénie trop tôt, par réaction, à se donner une fausse originalité, en torturant les mots ou les images, n’importe comment, « pourvu que ça n’ait pas encore été fait ».

« Enfin, il y a une troisième catégorie, Pamphile, et je me plais à croire que c’est à elle que vous appartenez. Le néophyte possède vraiment une sensibilité originale, il a une vision personnelle des choses, et même une façon de la rendre qui n’est pas empruntée… Seulement cette sensibilité est encore vide de contenu : il n’a pas assez vécu ; sa voix est bonne, mais il n’a pas d’air à chanter.