— Si vous voulez. Mais, aux yeux de la postérité on a autant de chances d’être pris pour un imbécile en prétendant revenir à ce qui fut, qu’en prêchant un devenir qu’on ignore. Même un peu plus : car ce qui fut ne revient jamais, on se trompe ainsi davantage encore, et l’action qu’on exerce sur ses contemporains, dès qu’ils s’aperçoivent de votre erreur, est, dans ces conditions, éphémère. »
CHAPITRE XII
ESPOIRS ET REGRETS
Pamphile m’apporte le dernier roman qu’a couronné l’Académie Goncourt. Cela fait trois tomes, assez massifs.
« Avez-vous lu ?… demande-t-il.
— Non, dis-je, pas encore. Mais c’est évidemment un ouvrage considérable. »
Il se met à rire, pensant que je plaisante. Je me montre légèrement offensé : la plaisanterie serait facile. Je lui affirme que je parle sérieusement.
« Eh quoi ! fait-il, prendriez-vous l’habitude de juger de l’importance et de la valeur d’un ouvrage au poids ?
— Cela n’entre nullement dans mes intentions. Mais je m’assure qu’il n’est pas indifférent, sinon du point de vue purement littéraire, du moins de celui de l’évolution littéraire, qu’un ouvrage de fiction ait trois volumes, ou qu’il n’en ait qu’un.
— Ceci est encore un de vos paradoxes !
— Non pas. Observez, Pamphile, qu’aux débuts du romantisme, et même à sa plus glorieuse époque — ce romantisme dont il est de mode aujourd’hui de médire, mais qui n’en a pas moins fécondé notre littérature et laissé des chefs-d’œuvre impérissables — observez qu’alors les romans n’en finissaient pas. Les Misérables sont longs comme les Védas. Les Mystères de Paris s’étendent sur je ne sais combien de tomes ; il en a fallu deux à Balzac pour nous conter les aventures de Vautrin ; et, comme elles sont mêlées à celles du beau Lucien de Rubempré, qui commencent dans Illusions perdues, cela en fait cinq au moins qu’il faut avoir lus pour être au courant de toute l’histoire.