« Tandis que les romans de Voltaire sont de courtes nouvelles, pareillement Manon Lescaut et Paul et Virginie.

— C’est un hasard. Cela s’est trouvé comme ça.

— Croyez-vous ?… Après la grande floraison romantique, les romans de Zola n’ont qu’un volume, mais copieux. Insensiblement, ensuite, on dirait que l’imagination des auteurs se condense — je n’entends pas dire du tout qu’elle se rétrécit ! On est descendu à deux cents pages, même à cent cinquante. Cela n’empêche pas de faire des choses très bien ; témoin l’Adolphe de Benjamin Constant, à l’aurore du XIXe siècle, avant le romantisme ; et Maria Chapdelaine, aimable et pieuse oaristys canadienne, qui n’est en somme qu’une nouvelle.

« Mais voici que déjà, une douzaine d’années avant la guerre, est apparu le Jean-Christophe de Romain Rolland. En combien de volumes ? Je ne m’en souviens plus ; je sais seulement qu’il y en avait beaucoup. Et, depuis la guerre, cela devient une habitude. Il a fallu des volumes et des volumes à Marcel Proust pour écrire un roman inachevé, et qui, de la manière qu’il l’avait conçu, ne pouvait pas finir.

« Les Thibault, de M. Roger Martin du Gard, en ont déjà trois, et il paraît qu’il y en aura bien encore le double ou le triple.

— Eh bien ?

— Eh bien, j’ai l’impression que c’est là un phénomène qui mérite qu’on y réfléchisse. J’y ai trouvé une explication. Je vous la donne pour ce qu’elle vaut. La voici :

« Il y a des époques où les écrivains, les romanciers, les poètes, découvrent un nouvel aspect de l’univers, ou de la société, ou même de la sensibilité individuelle. En même temps l’ancien aspect de la société en voie d’évolution est devenu ignoré des générations nouvelles. C’est ce qui s’est passé au moment du romantisme et de Balzac. La Révolution avait fait surgir un autre monde. Ce n’étaient plus les classes aristocratiques qui régnaient. Suivant un mot prophétique, le « tiers » était devenu tout. Il était privilégié à son tour. Immense matière à découvertes, à observations, à peintures. Et d’autre part les années de crise qui avaient amené ce bouleversement radical, celles de la Révolution et de l’Empire, les relations sociales telles qu’elles existaient avant ce bouleversement, présentaient déjà quelque chose de légendaire et d’incompréhensible.

« Ainsi, Pamphile, ainsi nous commençons à estimer légendaire et incompréhensible la vie sociale et individuelle d’avant-guerre, et la guerre même !

— Cela est vrai. Moi qui n’avais pas vingt ans le jour de l’Armistice, je n’arrive pas du tout à me figurer ce qui pouvait exister avant. Il me semble que c’était quelque chose de tout différent, mais je ne distingue pas bien en quoi.