— … Alors qu’au contraire la France avait très peu changé de 1830 jusqu’à 1914. C’étaient les mêmes classes, ou peu s’en faut, qui détenaient le pouvoir politique, les mêmes classes qui possédaient la richesse ; les mêmes chemins de fer et les mêmes télégraphes qui servaient au transport des hommes et de la pensée humaine. L’évolution a commencé une dizaine d’années avant la guerre, par les automobiles, la télégraphie sans fil, le cinéma, la concentration des fortunes, le développement de la grande industrie — mais la guerre paraît l’avoir incroyablement précipitée. Il ne faut pas s’en étonner, du reste : une grande guerre est presque toujours un agent énergique de transformation sociale.

— Mais qu’en concluez-vous donc sur le sujet qui nous intéresse ? Vous semblez vous en écarter ?

— J’y suis demeuré attaché, je vous le jure. Car il est clair que pour révéler au lecteur, pour analyser devant lui, de telle façon qu’il voie et qu’il comprenne, cet état nouveau d’une société, d’un monde, d’une sensibilité même individuelle, il faut tout dire ! Allons chercher, si vous me le permettez, une comparaison. Dans le courant de la conversation, Pamphile, voici qu’il m’arrive de vous parler du boulevard des Italiens. Je n’ai pas besoin de vous le décrire : vous le connaissez. Une seule phrase suffira : « Hier, je passais sur le boulevard des Italiens. » Vous savez comment il est fait, l’aspect de la foule, des magasins, l’illumination violente, le soir, de ses réclames lumineuses.

« Mais si je dois vous dire : « Un jour que j’étais dans la lune !… », vous ne connaissez pas la lune, Pamphile. Il faudra que j’en décrive tout pour que vous compreniez comment j’y suis arrivé, ce qu’on y voit, quelles sortes d’êtres y vivent, de quelle manière ils naissent, meurent, se reproduisent, l’aspect de leurs habitations, s’ils en possèdent, comment ils réagissent sur moi, et moi sur eux. Tout devient neuf, tout est inédit. Si j’omets un seul détail, vous serez perdu. Cela ne se peut faire en trois mots, ni même en cinquante mille. Il en faut dix fois, vingt fois plus.

— Et c’est ce qui aurait lieu en ce moment ?

— Peut-être. En tout cas, je l’espère. On reproche à ces nouveaux venus dans la littérature de ne pas savoir choisir. Et si l’art est de choisir, en effet ils manquent d’art. Mais enfin ce n’est pas la même chose d’herboriser dans un vieux pays, ou sur une terre jusqu’à ce jour inexplorée. Du vieux pays, on ne veut rapporter dans sa boîte que des plantes rares, non encore classées, on néglige les autres. De la région inexplorée, tout est inconnu : il ne s’agit plus alors d’un choix, mais d’un inventaire.

— Vous me faites, à moi et à ceux de ma génération, la partie belle !

— Mais non pas à moi, hélas, pauvre écrivain vieillissant, qui travaille avec un outil désuet, et dont les yeux, obscurcis par ce qui était, ont peine à voir ce qui est ! Mais je me console, parce qu’il n’est rien de plus beau, Pamphile, de plus attachant que les voyages de découvertes, même quand on est trop fatigué pour monter sur le navire ! D’ailleurs il peut rester, jusqu’à la fin de l’existence, une joie, la plus magnifique après celle de la création originale, celle de comprendre.

« Et parfois, alors, parfois, j’en arrive à songer qu’il y a quelque chose de salutaire jusque dans l’injustice — et je m’en rapporte au temps pour remettre les choses, les gens, les œuvres à leur place. Je me dis par exemple que, si certains jeunes gens calomnient la grande époque du romantisme, dont nous sortons, dont nous sommes nourris, ce n’est pas seulement par passion politique. Il y a de ça ! Mais il y a aussi la réaction sans doute nécessaire d’une sensibilité qui a changé, et qui veut autre chose que ce qui nous agréait. Plus tard, il n’y aura pas pour cela un chef-d’œuvre de moins, ni du père Hugo, ni de Flaubert, ni des autres. Mais je veux me persuader qu’il y en aura quelques-uns de plus, et différents. »

CHAPITRE XIII
VACHES GRASSES ET VACHES MAIGRES