— Il me semble que les critiques littéraires ont pour métier de parler des livres et d’en apprécier le mérite. Ils ont pour cela des journaux et des revues, où ils peuvent s’exprimer en toute liberté. Ce n’est pas aux éditeurs qu’ils doivent faire leurs confidences. Ils ne sont pas payés pour ça, il ne faut pas qu’ils le soient pour ça. Je m’empresse de reconnaître qu’en cette occasion le concours qu’on a sollicité d’eux, et de moi, était entièrement désintéressé. Mais cela pourrait devenir assez vite une coutume inquiétante.
— Votre thèse est que c’est aux critiques à dire au public si un livre est bon, ou s’il est mauvais ; capable de l’intéresser, ou ennuyeux. C’est découvrir la Méditerranée ! Mais vous savez bien qu’ils ne le font pas, ou très incomplètement. Une bonne partie des romans échappe à leur analyse.
— Des romans, oui !… Parce qu’il s’en publie, depuis quelques années, une quantité décourageante. Vingt heures par jour ne suffiraient pas à les lire. A plus forte raison, comment les pouvoir signaler tous sans omission ? D’ailleurs, Pamphile, songez qu’il n’y a pas que les romanciers au monde. La poésie, l’histoire des lettres, l’histoire toute pure, la philosophie, sont dignes qu’on s’en occupe. Elles ont, sans doute, autant d’importance, sinon, j’ose m’aventurer à le dire, davantage.
— Soit. Mais puisque les critiques, submergés, renoncent à parler de beaucoup des romans qu’ils reçoivent, il faut bien que les auteurs, pour attirer l’attention, s’arrangent pour se passer d’eux. Ainsi la publicité devient indispensable.
— Votre argument, Pamphile, est tellement fort que je n’ai rien à répliquer. Par malheur, nous tombons dans un cercle vicieux.
« Les critiques ne peuvent plus commenter, ni même lire, tous les romans qui paraissent, et par surcroît cela n’est pas leur seule besogne. Les éditeurs sont donc obligés de suppléer eux-mêmes, par un effort personnel de publicité, à la carence de la critique. C’est bien cela, n’est-ce pas ?
— En effet.
— Cet effort est, après tout, louable. Les auteurs qui en bénéficient ne manquent pas de s’en applaudir. Mais il ne saurait tenir lieu des observations indépendantes de la critique. Et en second lieu — c’est là que nous entrons dans le cercle vicieux ! — cette publicité ne saurait porter d’égale manière sur tous les ouvrages que publie l’éditeur. Celui-ci choisit dans le tas, si j’ose ainsi dire, un certain nombre d’entre eux qui lui paraissent plus particulièrement destinés à réussir. Les autres sont par lui plus ou moins négligés. En d’autres termes, chose curieuse, il fait sa critique lui-même. Il annonce d’avance ceux de ses « poulains » qui lui semblent devoir gagner la course.
— Dans ces conditions, c’est ce que vous semblez vouloir marquer, le lecteur possible n’est pas mieux informé, par cette publicité, que par les critiques. Il reste ignorant d’une grande partie de la production littéraire.
— Je le crains. Pour remédier à cet inconvénient, il faudrait alors que les critiques ne parlassent que des ouvrages sur lesquels la publicité ne s’est pas, d’avance, exercée ; qu’ils se livrassent, pour ainsi dire, à une revision.