— Pourquoi pas ?
— Croyez-vous que ce soit si facile ? Ces critiques sont, dans une large mesure, les serviteurs du public. Et le public leur dit : « Il y a ce livre dont on nous échouit les oreilles. Donnez-nous sur lui votre opinion. » On continue de la sorte à tourner dans le cercle vicieux.
— Comment en sortir ?
— Pamphile, on n’en sortira pas, tant que la littérature de fiction se trouvera dans la période prospère où nous la voyons. On publie beaucoup de livres parce qu’il s’en vend beaucoup. Il se fait à leur profit, ou au profit de quelques-uns, une grande publicité parce que cette publicité rapporte. Les auteurs, ou du moins certains d’entre eux, gâtés, déclarent préférer cette publicité, naturellement élogieuse, à l’opinion moins partiale des critiques. Mais vous savez comme moi que la surproduction entraîne la mévente. Du moment qu’on traite le livre comme une marchandise — et l’on doit reconnaître qu’à de certains égards il est une marchandise comme les autres — il subira les fluctuations auxquelles sont soumises les autres marchandises, bien que peut-être à des moments différents ; et ainsi la crise du roman ne coïncidera pas sans doute avec une époque de crise commerciale générale, mais elle aura lieu.
— Et alors ?
— … Alors on publiera moins de romans. Alors on reculera devant les frais de publicité où l’on s’engage aujourd’hui si bravement. Alors les auteurs s’estimeront bien heureux d’obtenir quelques mots de ces critiques dont ils dédaignent à cette heure le jugement.
« Mais rien jamais n’est pour le mieux dans un monde meilleur. En ce moment, l’on « sort » pas mal de livres dont le besoin ne se faisait pas absolument sentir : mais il n’en est pas un, ayant quelque mérite, qui ne puisse voir le jour. Plus tard, il y aura des manuscrits, d’une valeur au moins égale, qui resteront dans le tiroir de leurs auteurs et l’on se plaindra, comme aujourd’hui, mais d’autre chose. »
CHAPITRE XV
LA CRITIQUE
Selon vous, me dit Pamphile, le développement qu’a pris de nos jours la publicité, en matière de littérature, ou, pour parler de façon plus exacte, lorsqu’il s’agit de « lancer » un roman, n’est qu’une conséquence de la vogue, peut-être passagère, dont jouit ce genre d’ouvrages. Vous préjugez que la faveur qu’il rencontre peut ne pas durer toujours, que la publicité qu’on fait à son bénéfice diminuera en effet et en intensité, et qu’alors les auteurs s’estimeront trop heureux de retrouver, fermes à leur poste, les critiques, dont à cette heure ils affectent de dédaigner quelque peu l’action qu’ils exercent sur le public.
— C’est ma pensée. J’ajoute pourtant qu’ils ont profité, plus qu’on ne le pourrait croire, de la disposition qu’en cet instant montrent les Français à se jeter sur toutes sortes de livres, particulièrement les œuvres de pure imagination, même les plus frivoles. J’en fais la preuve : voyez la place misérable que les feuilles publiques leur accordaient avant la guerre ; celle qu’on leur fait maintenant, infiniment plus large, et doublée encore par cette rubrique : « Carnet des lettres » ou « Informations littéraires ». Voyez aussi ces journaux uniquement consacrés aux Lettres, hebdomadaires ou même quotidiens, qu’on voit sortir du pavé tous les jours.