— Soit. Mais toutefois ne pourrait-on distinguer une évolution de la critique littéraire vers la publicité ?
— Pamphile, vous outragez la corporation !… Et n’oubliez pas qu’un critique est aussi un écrivain ! qu’il est même parfois un écrivain supérieur, en érudition, en sensibilité, en talent, à ceux sur qui son jugement s’exerce. Il y a eu Sainte-Beuve, il y a eu Jules Lemaître, il y a eu, il y en a bien d’autres.
— Je vous accorde tout cela. Ce que je voulais dire est qu’on voit se dessiner, pour la critique littéraire, une évolution un peu commerciale, analogue à celle qui a transformé, en partie, la critique d’Art.
— Pamphile, vous devenez téméraire, mais ingénieux ! Expliquez-vous !
— … Les tableaux sont devenus une marchandise qui peut atteindre de gros prix ; ils sont matière à spéculation. Non seulement avec des artistes qui ne sont plus, mais des artistes encore vivants. Des revues, des magazines d’art ont été créés, à l’instigation des marchands de tableaux, et subventionnés par eux. Ces publications ont pour objet de faire valoir les œuvres encore discutées ; elles sont rédigées par des critiques d’art fort convaincus, je n’en doute pas — mais qui défendent un groupe déterminé, une école déterminée, des intérêts déterminés ; négligent ou attaquent les autres. En somme, tout se passe maintenant, dans le domaine des beaux-arts, exactement comme en politique : il y a des journaux de parti, des écrivains de parti.
— Ce que vous dites là est un peu brutal, et trop absolu ; non pas entièrement inexact.
— … La littérature, poursuivit Pamphile, a emboîté là-dessus le pas aux beaux-arts…
— Ceci d’ailleurs est fort intéressant ! Jusqu’à ce jour, il est bon de l’observer, c’étaient les beaux-arts, en France, qui marchaient à la remorque des mouvements littéraires. Par exemple le naturalisme, le romantisme, en peinture, ne sont apparus qu’à la suite du naturalisme, du romantisme en littérature. A cette heure il semble que ce soient les peintres et les sculpteurs qui prennent les devants ; et les écrivains de leur génération subissent leur influence.
— Il est possible. Mais je me plaçais à un point de vue plus étroit. Vous m’avez dit vous-même qu’il existe maintenant, dans le monde des lettres, non pas une seule République des camarades, mais plusieurs, dont chacune dispose d’un organe au moins de publicité, lequel est fermement résolu à démontrer que nul n’a de talent, excepté ses amis, et qui use, à l’égard de ses adversaires, d’arguments personnels jusqu’ici réservés aux différends politiques en période électorale.
— Il est vrai. Et j’ai ajouté, Pamphile, que si ces petits conflits littéraires deviennent, en apparence, si aigus, c’est que justement l’intensité de la vie politique tend à décroître. Il faut bien que le public s’intéresse à quelque chose… Du moment qu’on ne lui dit plus, assez souvent, qu’Un Tel, homme politique, est un bandit, il est en quelque sorte inévitable que le bandit dont on s’occupe soit un autre Un Tel, poète, dramaturge ou romancier. Ou bien, au contraire, qu’il est un gaillard dans le genre d’Eschyle, de Ronsard ou de Shakespeare. Dans les deux cas quelque chose d’énorme : soit dans l’imbécillité, soit dans le génie. Il en était ainsi sous le second Empire : relisez les petits journaux de cette époque, où il n’était pas permis de parler politique.