— Vous approuvez ces nouvelles mœurs ?
— Je vous dis qu’elles ne sont pas nouvelles ! Elles remontent à Byzance ou Alexandrie, tout au moins… De plus, ces histoires-là sont sans importance. Il ne faudrait pas s’exagérer la place que tient la République des Lettres dans la République tout court… Si j’écris qu’Un Tel, homme de Lettres, est un crétin ou un plagiaire, cela, malgré tous les clabaudages, ne sortira pas du Landerneau des gens de Lettres. Si l’écrivain a du mérite, le public s’en apercevra quand même.
« Pamphile, retenez bien ceci : les réclames des coteries, même appuyées par des écrivains de valeur, peuvent faire vendre quelques exemplaires d’un ouvrage médiocre : mais elles ne feront jamais qu’un bon ouvrage, dénigré par elles, demeure inconnu. Cela pour deux raisons au moins : la première est que le public est dirigé, dans ses choix, par des motifs de goût ou de dégoût, de plaisir ou de déplaisir, qui n’ont rien à voir avec ce que lui chantent les ténors des écoles. La seconde est qu’il existe encore, Dieu merci, des critiques qui sont des critiques, et ne se soucient de rien autre que de garder un jugement sain, et de parler comme ils pensent. Il en est même, aujourd’hui, plus qu’il y a vingt ans.
— Vous croyez ?
— J’en suis sûr. Et les grands journaux prouvent beaucoup plus de souci qu’auparavant de se les attacher, leur laissant plus de place pour s’exprimer. Il en est de toutes sortes, ils ont chacun leur tempérament, leurs qualités et leurs défauts. Mais on ne saurait leur dénier l’indépendance.
« Ces qualités et ces défauts font même que, sans se donner le mot, ils se partagent la besogne.
« Voici, par exemple, Ludovic. Il ressemble à ces collectionneurs qui hantent les magasins d’antiquités, à la recherche de la toile, du bibelot authentiques, ayant perdu leurs titres de noblesse, et qu’ils paieront vingt francs. Pareillement, Ludovic est un « découvreur ». Il ne lui plairait point qu’on ait parlé d’un ouvrage avant lui, il tient à être le premier. Il est enthousiaste, et son enthousiasme est contagieux. Il sort le bibelot de sa poussière, le caresse, le fait valoir. L’auteur, éperdu de gratitude, s’empresse de lui envoyer son nouveau livre, qu’il croit, peut-être avec raison, supérieur à ce premier essai ; il attend l’article de Ludovic… L’article ne vient jamais ou bien il est modéré, comme insoucieux, dans son approbation… Ludovic ne prend guère d’intérêt à cet écrivain, qui peut marcher désormais tout seul : il est en quête d’autres joyaux ignorés ; ne l’en détournez pas.
« Voici, par contre, Léonard. Léonard se sent d’avance accablé, épouvanté, exaspéré, par la masse des volumes qu’il reçoit. Le passé lui a déjà fait connaître tant de chefs-d’œuvre qu’il admire profondément, et pour lesquels certains sont injustes ! Il sent que son premier devoir est de les défendre… Pour le reste, qui est nouveau, il attendra un choix préliminaire, un triage accompli par d’autres critiques, ou même par le goût, la curiosité, la fantaisie du public. Alors il ira chercher le volume dans le tas des autres, et vous dira ce qu’il en pense. Il le dira fort bien, en toute équité, avec des considérations dont le poids et l’intelligence ne laisseront rien à désirer. Il se peut que son appréciation ne confirme point celle de Ludovic. Mais c’est en quoi son rôle est si utile. Léonard est un critique attentif, qui s’efforce de mettre quelque recul dans sa vision, et de juger comme on jugera quand nous serons morts.
« Tous deux sont estimables, Pamphile, et avec eux il en est d’autres, d’un tempérament différent, qui ne rendent pas moins de services à la communauté des lettres. Ils ont enfin le mérite de dire — pouvant se tromper, comme tout le monde — ce qu’ils pensent, toujours ; et de réagir contre les mouvements trop rapides de la sensibilité du vulgaire, ou des suggestions qui, vous l’avez marqué, ne sont pas toujours désintéressées. »