« On a publié l’autre jour, me dit Pamphile, la liste des prix de littérature annuellement décernés. Leur nombre m’est sorti de la tête ; mais, si je me souviens bien, il frise la vingtaine, six ou sept d’entre eux offrant une belle somme à l’heureux bénéficiaire, dont les journaux parlent par surcroît ; et méritant à l’ouvrage couronné les honneurs de « la bande » ordinairement décorée du portrait de l’auteur, et destinée à faire connaître à l’univers la majesté de cette distinction. C’est un nouvel usage, ce sont de nouvelles mœurs. Que pensez-vous de celles-ci ? Certains critiques littéraires les blâment fort.
— Ce n’est pas sans raison. Jadis c’était au critique, au critique seul, qu’il appartenait de dire aux lecteurs possibles : « Lisez cela, qui est bon ; négligez ceci, qui l’est moins. » A cette heure, un nouvel organe, celui du jury des prix littéraires, tend sinon à se substituer à eux, du moins à leur faire concurrence. Car ces jurys ne sont pas composés de critiques, notez-le bien, mais de confrères, de membres de la même profession. J’oserais dire que c’est une manifestation de syndicalisme larvé.
— Et vous approuvez ?
— Je n’approuve pas ; et même cette évolution ne m’est pas infiniment sympathique. Mais je fais toujours le plus d’efforts que je puis pour voir les choses comme elles sont. Voici ce qui me semble bien s’être passé.
« La production des ouvrages d’imagination, en France, a presque décuplé depuis un demi-siècle. Les critiques, je vous l’ai dit, se sont trouvés submergés. Ils n’ont plus, même matériellement, le temps de tout lire ; il y a eu, de leur part, une sorte de demi-carence, involontaire. Les membres des jurys littéraires, en décernant une demi-douzaine de prix chaque année, opèrent une espèce de triage. Ils lisent, les pauvres diables, ils lisent même « à l’œil », si j’ose m’exprimer avec cette vulgarité. Et de la sorte ils signalent les ouvrages qu’ils couronnent, non seulement au public, mais aux critiques. Ceux-ci ont beau protester contre les prix littéraires, ils sont bien obligés de rendre compte à leurs lecteurs d’un livre dont ceux-ci leur demandent, naturellement : « Le prix, selon vous, a-t-il été bien, ou mal donné ? »
— Il y a donc du bon dans cette coutume nouvelle ?
— Sans doute, mais non sans mélange. Auparavant c’était les lecteurs eux-mêmes, sous la direction des critiques, qui faisaient librement leur choix, par une sorte de suffrage universel. Aujourd’hui, nous n’en sommes plus qu’au suffrage à deux degrés, avec un scrutin aristocratique à la base, et un vote populaire qui n’existe que pour ratifier. Car la puissance d’achat du public est limitée. Lorsque, dans l’année, le lecteur s’est procuré chez le libraire une dizaine de volumes, il y a des chances pour qu’il s’en tienne là. Il en résulte que tout ouvrage qui ne bénéficie pas d’un prix littéraire risque fort de tomber dans l’oubli — ou les boîtes des quais, ce qui est à peu près la même chose.
— L’expérience paraît prouver, en effet, qu’il en est ainsi.
— De plus, cette institution des prix littéraires, si elle a pour effet, dans une certaine mesure, de moraliser les écrivains des générations antérieures, qui décernent la récompense, pourrait bien démoraliser les candidats, c’est-à-dire toute la jeune littérature.
— Comment cela ?