— Les jurés sont obligés de lire les ouvrages de ces débutants, ou quasi-débutants. Cela ne leur est pas sans fruit : ils sortent ainsi de leur coquille, ils entrent en contact avec des tendances nouvelles, des conceptions d’art qui ne sont pas les leurs. Je ne dis point qu’ils ne le fissent pas auparavant ; mais ils le font ainsi plus souvent, et d’une attention plus éveillée.

« Pour ceux, par contre, qui prétendent à leurs suffrages, ces concours ne vont pas sans inconvénients. Ils les accoutument à des démarches un peu trop souples, à des sollicitations, en un mot à l’intrigue. Je suis persuadé qu’ils s’exagèrent l’influence de ces petits moyens. Ce qui m’a presque toujours frappé, c’est la générosité, l’impartialité des débats dans ces jurys littéraires, le soin touchant que mettent les jurés à peser le mérite des œuvres. Ils commencent d’ordinaire par accorder des voix de sympathie ou d’amitié à quelques candidats. Mais ensuite la véritable discussion commence. Elle est souvent fort vive ; elle demeure rigoureusement probe.

« Mais rien n’a pu empêcher le candidat de se dire : « Me liront-ils ?… Ils en reçoivent tant ! Je ferais bien d’aller les voir ! Et aussi de leur écrire ! Et aussi de leur faire écrire, par telle personne qui passe pour avoir de l’influence auprès de celui-ci ou de celui-là. » Ce médiocre souci, l’emploi de ces petites ficelles, n’est pas pour rehausser les caractères. Ce sera là, selon moi, un des principaux reproches qu’on pourra faire aux prix littéraires, tant qu’ils dureront.

— Tant qu’ils dureront ?

— Il en est un certain nombre qui sont assurés de vivre. Le premier en date, d’abord, qui est le prix Goncourt ; celui que l’Académie a fondé, à l’imitation et en concurrence du prix Goncourt, un ou deux encore. Mais d’autres sont des entreprises de publicité. Leur existence est fonction de la prospérité de la firme qui les inventa, et du succès que le genre romanesque obtient en ce moment. Ils ne seront pas éternels.

— Des entreprises de publicité ?

— Pamphile, elles sont fort légitimes ! Mais il ne saurait y avoir de doute sur cette origine commerciale. Il n’en était pas du tout ainsi de leur aïeul, le prix Goncourt. Celui-ci a eu pour père deux écrivains, prosateurs et romanciers, qui tenaient leur profession pour la première du monde, et à un moment où la morale publique, plus chatouilleuse que de nos jours, mettait aisément certaines œuvres à l’index. Ils ont voulu manifester contre cette attitude, où ils voyaient du pharisaïsme, élever en dignité l’artiste libre, dédaigneux des conventions, en face des Béotiens. La petite compagnie qu’ils ont formée, désignant par leur testament ses premiers membres, est composée d’écrivains de valeur, et sans nulle attache officielle ou mercantile. De là le légitime accueil que fit le public à cette fondation. Observez qu’il n’en résulta pas tout d’abord, pour les ouvrages couronnés, un succès de librairie. Les « prix Goncourt » du début n’ont pas connu de gros tirages. Ce n’est qu’à la longue que ceux qui lisent constatèrent que les juges du « prix Goncourt » d’ordinaire ne se trompaient pas dans leur choix, et leur signalaient des œuvres intéressantes.

« A compter de cet instant, les éditeurs s’efforcèrent d’avoir « leur poulain » pour le prix Goncourt. Ce fut la première phase. Dans la seconde, ils songèrent à fonder ou à susciter la création d’autres prix, pour le motif que c’est là le genre de publicité qui « paie » le plus sûrement.

« Cela durera donc tant que ce genre de publicité paiera.

— C’est-à-dire ?…