— C’est-à-dire tant que ces prix ne seront pas trop nombreux pour se faire mutuellement concurrence, ce qui se produit déjà. Et tant que nous ne passerons pas, comme je le disais l’autre jour, de la période des vaches grasses à celle des vaches maigres.

« … Mais, je ne saurais trop le répéter, je plains les poètes. C’est eux surtout qui auraient besoin d’un secours extérieur, de l’appui social : un romancier de talent peut espérer aujourd’hui vivre de sa plume. Les poètes ne peuvent s’adresser, de notre temps, qu’à quelques rares délicats. En mettant les choses au mieux, il leur faut attendre beaucoup plus longtemps que les romanciers l’instant où quelques paillettes d’or se mêleront pour eux à l’eau claire d’Hippocrène. Pour la plupart, ces paillettes ne tombent jamais dans leur sébile. Si le fier Moréas n’avait eu quelques petites rentes, il serait mort de faim…

« Il y a bien quelques petits prix pour les poètes, mais si dérisoires !… D’ailleurs il me paraît que cette institution des prix annuels, justement par ce qu’elle a souvent de trop commercial, ne remplit pas son objet. Un prix qui serait donné tous les cinq ans seulement à un jeune auteur, et qui assurerait à celui-ci, pour cinq ou dix ans, une somme suffisante pour qu’il pût travailler avec indépendance, rendrait à l’art de bien plus grands services. Mais quel est le mécène qui nous le donnera ? »

CHAPITRE XVII
L’ÉCRIVAIN ET L’ARGENT

Pamphile, peut-être avec le désir malin de m’embarrasser un peu, m’apporte trois ouvrages récemment parus. Le premier est une idylle très chaste, de la sonorité un peu grêle et charmante d’un verre de pur et mince cristal frappé d’une cuiller d’argent, composée, avec une ingéniosité alexandrine, par un conteur adroit et lettré qui, étant donné le sujet et le milieu — que du reste il connaissait fort bien — avait décidé avec intelligence que c’était de la sorte qu’il le devait traiter, et non autrement. Tout le monde, malgré la concision de cette analyse, aura reconnu Maria Chapdelaine.

Le second a été fabriqué en série, dirait-on, et selon les vieilles recettes naturalistes. Il contient des pages d’autant plus scabreuses qu’il est écrit sans art, et par surcroît avec des prétentions à instituer quelque chose comme une nouvelle morale sexuelle. Cette manie de mêler la leçon de morale à l’indécence n’est pas nouvelle : elle date du XVIIIe siècle et a continué de sévir durant tout le cours du XIXe siècle. Elle n’est pas pour cela plus agréable. Je ne désignerai pas plus clairement ce roman, qui a eu un grand succès de librairie, non seulement en France mais à l’étranger, où il est tenu pour essentiellement français et parisien.

Le troisième est une œuvre excellente, d’un de nos plus grands et plus parfaits artistes.

Les deux premiers se vantent, sur leurs couvertures, d’avoir atteint le trois centième mille. Le dernier n’a obtenu l’attention que de quelques milliers de lecteurs.

« Est-ce juste ? me demande Pamphile.

— Je ne vous dirai pas maintenant si c’est juste. Mais je vous demande tout de suite ce que ça prouve, et si ça prouve quoi que ce soit ? »