Ce fut au tour de Pamphile d’être embarrassé.

« Ce n’est pas une raison, poursuivis-je, parce qu’on moud un morceau de musique sur l’orgue de Barbarie, pour que ce morceau soit vulgaire et sans valeur. En Allemagne, presque tous les orgues de Barbarie jouent la Marche nuptiale de Lohengrin, durant qu’un singe habillé en soldat anglais fait des grimaces sur le dessus de l’instrument. Ça n’empêche pas la Marche nuptiale d’être une belle chose. Il y a de belles choses qui peuvent être populaires — et il importe même qu’il y en ait — et d’autres qui ne sont faites que pour un public restreint. Elles n’en valent, les unes et les autres, ni plus ni moins.

— D’autre part, ce n’est pas non plus une raison, parce qu’on joue un morceau sur l’orgue de Barbarie, pour qu’il ait du mérite !

— Votre observation est juste. Mais vous devriez ajouter que si une musique n’est comprise que par deux ou trois cents amateurs, ce n’est pas non plus une preuve suffisante que l’auteur a du génie… Stendhal n’a connu la gloire qu’après sa mort, soit, et c’est regrettable pour le goût de ses contemporains. Mais Obermann n’a eu, du vivant de Senancour, qu’une poignée de lecteurs, et pas davantage ensuite : de quoi il ne faut ni s’étonner ni se scandaliser, car Obermann n’est, après tout, qu’une intéressante curiosité littéraire.

— Pourtant, il faut bien qu’un écrivain vive de son travail et que, dans l’état actuel de notre société, sa valeur soit appréciée, comme les autres valeurs sociales, en argent ?

— Je n’en vois pas du tout la nécessité absolue. Que feriez-vous alors des poètes, qui sont malgré tout, n’est-ce pas, l’honneur le plus pur de toute littérature ? Il est assez rare pourtant qu’un poète vive de son œuvre. Ni Baudelaire, ni Leconte de Lisle, ni Heredia n’y sont parvenus. Encore que la tendance actuelle de notre civilisation soit de tout commercialiser, elle ne saurait commercialiser le poète et il n’est pas désirable qu’elle y puisse arriver. Par-dessus tout, le poète doit se plaire à lui-même, et négliger tout le reste. Il doit servir son dieu, et même ne pas songer à vivre de l’autel. Il en est qui en meurent… Avez-vous entendu parler d’un certain Deubel, qui avait du talent, et dont M. Léon Bocquet a rapporté la belle et triste histoire ?… Je ne parle pas de Rimbaud, enfant terrible et de génie, mais Ardennais vigoureux et réalisateur, qui mourut, je m’en assure, convaincu de détenir, comme chef de factorerie, dans la société, un rang très supérieur à celui que lui conférait la gloire d’avoir écrit le Bateau ivre.

— Pourtant, il faut qu’ils vivent, puisqu’ils sont le plus grand honneur des Lettres.

— Il le faut !… Mais le traitement que leur accorde la société est demeuré exactement ce qu’il était il y a trois siècles. Il y a trois siècles, le poète était entretenu, protégé, par un grand seigneur. A cette heure il l’est, ou devrait l’être, par la société, par l’État. Je redoute pour lui le zèle égoïste ou imprudent des fonctionnaires et des politiciens qui font la chasse aux sinécures. Il en faut quelques-unes, dans une communauté bien policée, pour les poètes et les travailleurs désintéressés ; de même que des bureaux de tabac pour les veuves pauvres d’officiers supérieurs.

« Et cela nous ramène, pour l’écrivain pauvre, au début de sa carrière, à la nécessité de cette « profession seconde » dont nous parlions l’autre jour. Car, après tout, quand il compose son premier poème ou sa première prose, il ignore absolument si ce qu’il écrit est digne d’être écrit ; et l’État ne peut ni ne doit accorder de sinécures à tous ceux qui tiennent une plume avant que leurs pairs ou leurs anciens les aient désignés à son attention.

« Toutefois, Pamphile, il n’est nullement interdit de vivre de ce léger outil, d’en tirer du profit en même temps que de l’honneur, et même de bénéficier de ces gros tirages qui attirent la considération des gens sérieux. Ceci même du point de vue social : car, du moment que les gens sérieux regardent d’un œil favorable les personnes qui savent, par leur industrie, se créer d’importants revenus, cette considération finit par s’étendre, en quelque mesure, à la corporation tout entière. Tous les ingénieurs ni tous les architectes ne sont riches ; mais il suffit que quelques-uns le soient devenus pour que la profession d’ingénieur ou d’architecte soit définitivement « classée ».