— On a donc le droit, en somme, si l’on entre dans la carrière des Lettres, de ne point négliger les bénéfices matériels qu’elle peut réserver ?

— Certes ! Il existe même, aujourd’hui, des groupements, des syndicats qui s’occupent, avec discernement et autorité, de ces questions commerciales, établissent des formules qui déterminent le minimum des avantages auxquels ils ont droit, examinent les projets de traités, défendent avec bonheur les intérêts professionnels.

« Mais, Pamphile, pourtant, n’oubliez pas une chose : c’est qu’il serait funeste, à la fois pour vous et pour le bon renom des Lettres, d’entrer dans cette carrière comme vous entreriez dans toute autre, avec le seul souci d’en tirer, le plus vite possible, le plus gros rendement matériel et « monnayable » qu’il se pourra. Elle est en cela différente de beaucoup d’autres. Le premier but qu’on doit s’y donner n’est pas de gagner de l’argent, mais de se plaire à soi-même.

« Se plaire à soi-même avant de plaire aux autres et de songer à un bénéfice quelconque ! Tout écrivain qui débute en se disant : « Je vais composer tel livre en vue d’un grand succès de lecture, et par conséquent d’argent », est sûr de faire une œuvre médiocre, de devenir un fabricant, non pas un artiste, d’être justement oublié après sa mort, et souvent même, de son vivant, de se voir négligé. Combien n’en ai-je pas vus qui ont souffert de cet abandon du public ; même après un premier succès qu’ils n’avaient pas cherché, mais qui avait été trop retentissant pour des qualités trop vulgaires. Ils ont penché du côté de leur faiblesse secrète et ils en acquittent le prix, après l’avoir prématurément touché. On entend dire d’eux : « C’est Un Tel qui a tiré le bouquet de son feu d’artifice le premier. » Ils tombent dans la triste et un peu ridicule catégorie de ceux qui ont, comme on dit, un bel avenir derrière eux.

« Voyez-vous, Pamphile, il est un mot de l’Évangile que nous devons, nous autres gens de lettres, garder tout spécialement en mémoire : « Cherchez d’abord le Royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné par surcroît. » Cherchons d’abord la perfection, selon notre personnalité, et tout le reste viendra, sans que nous l’ayons désiré. »

CHAPITRE XVIII
LE MARIAGE DE L’ÉCRIVAIN. L’ÉCRIVAINE

« Dois-je me marier ? dit Pamphile.

— Mon cher ami, c’est une question que déjà posait Panurge à l’oracle de la bouteille Bacbuc, qui ne lui répondit point. Permettez que j’en fasse autant.

— Voilà bien les plaisanteries de votre génération ! Je ne vous demande pas, comme Panurge, si je serai trompé. Ce que je voudrais savoir est s’il convient à un homme de lettres de se marier.

— Pourquoi pas, Pamphile, pourquoi pas ?… Il apparaît que c’est aujourd’hui la mode dans la corporation.