— Encore une plaisanterie !
— Non pas… Mais vous concevez que, en pareille matière, je ne puis me placer que sur le terrain de l’observation. Or il semble bien que, pour les gens de lettres contemporains, le mariage devienne la règle, le célibat l’exception.
— La belle affaire ! Comme pour tout le monde !
— Comme pour tout le monde, en effet. Ce que j’entends seulement signifier est que, il y a trois quarts de siècle, le célibat était, chez les écrivains, un peu plus fréquent qu’aujourd’hui. Si Hugo, si Balzac même, vers la fin de sa vie, furent mariés, ni Stendhal, ni Musset, ni Flaubert, ni les deux Goncourt ne convolèrent en justes noces. Et nous pourrions, en cherchant un peu, découvrir pas mal d’autres exemples de cette répugnance à se soumettre au lien conjugal. Il n’en va plus tout à fait de la sorte à cette heure.
— En voyez-vous une raison ?
— On pourrait peut-être la découvrir dans le fait que l’écrivain — ou l’artiste en général — est beaucoup moins laissé hors de la société qu’il y a deux ou trois générations. Celle-ci, par un réflexe de défense que j’ai déjà signalé au début de ces conversations, tend à le reprendre, à se l’annexer. En d’autres termes, il s’embourgeoise… L’opinion des familles, sur la carrière littéraire depuis trente ou quarante ans, a beaucoup changé. La liberté que vous laisse madame votre mère de l’embrasser en est une preuve ; et il me souvient qu’au contraire, il y a un demi-siècle environ, un professeur, dans un lycée de Paris, ayant dit à l’un de ses élèves qu’il semblait avoir des dispositions pour écrire, les parents de cet élève s’en allèrent plaindre au proviseur… Au fond du différend qui sépara le général Aupick de son beau-fils Baudelaire, et qui rendit l’existence matérielle du poète si misérable, on croit bien distinguer cette méfiance des classes moyennes et supérieures de cette époque à l’égard d’une profession encore non classée. Il n’en est plus de même aujourd’hui.
« Mariez-vous donc quand vous voudrez, Pamphile, si le cœur vous en dit. Autrement, ce ne serait pas la peine…
« Ce qu’on est convenu d’appeler « le monde » existe encore, au moins comme façade. Si donc le genre de vie de l’écrivain devient mondain, une femme lui devient indispensable. C’est elle qui reçoit, c’est elle aussi qui sert d’ambassadrice. De là cette modification, qui se généralise, dans la vie privée des gens de lettres. Il faut au moins qu’ils soient divorcés. Le divorce, dans la profession, est assez bien porté.
— Un homme de lettres peut-il épouser une femme de lettres ?
— Je connais de telles unions qui furent et demeurent heureuses et brillantes. Pourtant je ne les saurais recommander. Non seulement c’est faire entrer sans prudence dans l’association un élément dangereux de rivalité — que doit-il arriver si le public reconnaît à la femme plus de talent qu’au mari, ou inversement ? — mais encore, même entre égaux de mérite, il n’est pas commun qu’on ait la même conception de l’œuvre d’art, et il peut en résulter des débats pénibles, ou de silencieux jugements qui ne le sont pas moins. Je vois fort bien un médecin épouser une avocate, un ingénieur une femme de lettres : la diversité même des professions suscite l’intérêt, et des enseignements. Je n’aurais pas la même confiance dans le mariage d’un avocat et d’une avocate, d’un docteur et d’une doctoresse en médecine. Pourtant, tout cela est question d’espèce, et il est, je vous le répète, des exceptions favorables.