— Puisque nous parlons de femmes de lettres, poursuivit Pamphile, il me souvient d’avoir lu à ce sujet, dans l’Avenir de l’Intelligence de M. Charles Maurras, des pages fort remarquables, mais assez méchantes. L’auteur ne s’occupait que des plus légitimement illustres parmi nos contemporaines. Il leur reconnaissait beaucoup de talent ; il louait même ce talent avec force et subtilité ; il le discernait, il le faisait briller. Mais il ajoutait — car telle est sa thèse — que ce succès grandissant des femmes dans tels romans d’un lyrisme subjectif, et dans la poésie, marquait un aboutissement inévitable du romantisme qui, dans l’œuvre d’art, a donné le pas, sur l’intelligence, à la sensibilité — constatation qui, de la part de M. Maurras, n’est pas un compliment.
— Il peut bien y avoir un grain de vérité là-dedans ! Il est certain que, de façon générale, les femmes se trouvent plus à leur aise dans le domaine de la sensibilité et de l’instinct que dans celui de la raison. Il n’est guère douteux non plus que le romantisme a fait, dans l’œuvre d’art, une part plus grande à la sensibilité que les époques antérieures. Ce qui, du reste, est loin d’être un malheur ! Etre sensible n’empêche pas, ou ne devrait pas empêcher, d’être intelligent !
« Toutefois, M. Charles Maurras aurait écrit quelque chose de plus exact — mais qui aurait moins étonné — en se contentant de discerner que, s’il y a un peu plus de romancières et de poétesses qu’auparavant, exploitant la même veine romantique, en somme, que leurs émules masculins, bien qu’autrement, c’est pour ce simple motif que les mœurs sociales reconnaissent à la femme une indépendance de plus en plus grande. Elle en profite, et voilà tout ! Elle en profite pour se peindre telle qu’elle se voit et se sent, et cela s’appelle alors de la littérature — mais aussi pour s’essayer, et non sans bonheur, dans tous les autres genres d’activité intellectuelle. Il y a au moins autant d’avocates et de doctoresses que de femmes de lettres ; et, dans la science de la médecine et du droit, je ne sache pas qu’il faille plus de sensibilité que d’intelligence. On en peut conclure que, même si notre temps était anti-romantique et insensible, il ne posséderait pas moins « d’écrivaines ».
« Car il s’agit là surtout d’un fait social nouveau, qui est l’affranchissement progressif de la femme. Encore ne faut-il pas exagérer l’intensité du phénomène. Entrez au Palais et dites-moi combien vous comptez d’avocats pour une avocate ? Prenez un annuaire, et dites-moi combien vous comptez de docteurs en médecine pour une doctoresse ? Maintenant, faites une dernière expérience, allez à une assemblée générale de la Société des gens de lettres, et déterminez la proportion des femmes et celle des hommes. Elle n’est pas de dix pour cent.
« Il est possible, il est même probable, que cette proportion soit destinée à s’accroître, dans toutes les professions libérales, à mesure que l’enseignement donné aux jeunes filles se rapprochera, jusqu’à s’y confondre, de celui qu’on dispense aux jeunes gens. Et, sous l’influence de cet enseignement identique, on verra — on voit déjà — diminuer la différence entre la mentalité féminine et la mentalité masculine, entre l’art féminin et l’art masculin.
— On la verra diminuer, mais non pas disparaître.
— Évidemment, Pamphile, évidemment ! Un homme ne saurait être une femme, ni une femme un homme : et ceci, n’est-ce pas, est fort heureux ! »
CHAPITRE XIX
SALONS LITTÉRAIRES
Jadis les écrivains allaient au café ; ils y faisaient leurs débuts ; ils y vivaient ; parfois ils y mouraient, ou peu s’en faut. Le grand Moréas aura peut-être été le dernier à mener intrépidement, et jusqu’à l’hôpital, cette existence indépendante et bohème. Elle avait ses avantages, assurant à l’esprit une liberté qu’ailleurs il ne saurait retrouver aussi entière. Elle avait ses inconvénients, dont l’un, et non des moindres, était de séparer presque complètement les gens de lettres des femmes — du moins des femmes qui ne fréquentent pas les cafés, et c’est le plus grand nombre. Un autre de ces inconvénients est qu’on ne saurait guère aller au café, et y séjourner, sans boire. La littérature d’alors buvait donc, et non sans excès… La Faculté, de nos jours, constate qu’il existe « un alcoolisme des gens du monde » à base de porto et de cocktails. Il y avait, à cette époque aujourd’hui préhistorique, un alcoolisme des littérateurs, à base d’absinthe et d’autres breuvages violents et populaires.
Nul ne saura jamais pourquoi les peintres vont encore au café, tandis que les gens de lettres l’abandonnent. Il se peut que ce soit parce qu’il subsiste, dans la peinture, plus de fantaisie et d’esprit révolutionnaire, si l’on entend ce dernier terme au sens d’une sorte de répugnance à s’incliner devant un minimum de conventions mondaines et aussi d’un goût déterminé pour les discussions théoriques. Les discussions théoriques ne peuvent guère avoir lieu qu’au café, et entre hommes, ou du moins en présence de dames qui ne sont là que pour attendre patiemment que leur ami finisse par estimer qu’il est temps de s’aller coucher.