Le café, pour la littérature, surtout pour la très jeune littérature, a été remplacé par le bar-dancing, plus coûteux, et où l’on rencontre des dames également plus coûteuses, bien que d’un niveau social analogue à celui des personnes qui accompagnaient autrefois leurs seigneurs et maîtres à la brasserie ; mais surtout par les salons.

Il existe en ce moment très peu de salons « littéraires » au sens propre du mot, c’est-à-dire où un homme de lettres, ou plusieurs, tiennent le haut du tapis et le dé de la conversation. Mais il en est, beaucoup plus qu’auparavant, où les jeunes gens de lettres sont admis de plain-pied avec les gens du monde ou de fortune considérable. Ceci vient, comme il a été dit, de la tendance des classes dirigeantes et conservatrices à s’annexer, comme une force, la littérature. Les jeunes gens de lettres se font là des amies, ni plus ni moins sûres que celles que leurs prédécesseurs conduisaient au café, mais qui en diffèrent par leur rang social, leur manière de vivre et, en quelques nuances, d’envisager les problèmes de l’amour. Elles ont, de plus, en raison de leur habitude du monde, et de leur situation, plus d’autorité ; elles exigent qu’on ne les laisse pas entièrement à part de la conversation, même si elle est « d’idées », ce qui, à la grande rigueur, peut arriver.

Il résulte de cette évolution des mœurs que la littérature d’autrefois, la littérature de café, avait une tendance excessive à se masculiniser, et que la littérature d’aujourd’hui marque en sens inverse une propension à se féminiser, tout en s’affirmant, en quelque manière, antiféminine. Elle est de meilleur ton, et plus galante ; elle est moins romantique, moins oratoire, plus spirituelle, légère, psychologique ; elle recherche d’autres genres de supériorité, elle admet aussi d’autres genres de médiocrité. Il ne faut pas croire que les cafés littéraires n’eussent pas leur snobisme : celui de la violence, de la grossièreté truculente et, dans les derniers temps, d’un individualisme anarchique… Les salons plus ou moins littéraires de nos jours ont le leur, dicté par quelques revues plus ou moins jeunes, qui ont la prétention d’exprimer le fin du fin, d’avoir un goût qui n’est pas celui du vulgaire — le snobisme de l’ennui, a dit avec rudesse, et sans suffisantes nuances, M. Henri Béraud — et celui des opinions décentes, non pas en morale, où l’on est fort indulgent, mais en politique.

Le café était volontiers libertaire ; le salon est conservateur, bien que de façon platonique et inefficace. Il ne saurait, en effet, aller bien loin : car il ne reçoit pas seulement des gens de lettres et des gens du monde, mais des hommes politiques des partis au pouvoir, qui sont aussi, pour la maîtresse de la maison, des numéros « à montrer ». Souvent aussi, d’ailleurs, des intérêts matériels, des intérêts « d’affaires » y sont pour quelque chose. On a toujours un petit service à demander à un homme politique ! D’ailleurs on s’accorde généralement à déclarer qu’il pense moins mal qu’on n’aurait cru, qu’au fond « il est des nôtres ». On garde le vague espoir qu’on le gagnera tout à fait. Cette erreur est excusable : à Paris et dans un milieu parisien, l’homme politique parle comme on parle à Paris, il ne tient pas à se faire d’ennemis. Le dos tourné, il recommence à penser à ses électeurs de province, qui eux-mêmes ne pensent pas comme les habitués de ce salon parisien. Il sait ce qu’il faut dire — et ce qu’il faut taire. En fin de compte, ce ne sont pas ses électeurs qu’il trahira, mais le salon ne lui en gardera pas longtemps rancune, parce que, malgré tout, il faut « l’avoir ».

Le salon n’exerce aucune influence réelle sur la littérature ; il ne la mène pas, il ne lui signale nulle direction, pour le motif qu’on y pense peu, et que les conversations « d’idées » y sont rares de nos jours. Du reste, en plus des écrivains des petites chapelles à la mode, dont je parlais tout à l’heure, il se contente d’accueillir les écrivains que la faveur publique a désignés par de gros tirages ou certaines revues par leur publicité ; il ne fait pas les réputations. Il a pourtant cet avantage de constituer un lieu de rencontre pour des gens de lettres qui jusque-là ne se connaissaient que par leurs œuvres, ou pas du tout. Il peut aussi servir à une candidature académique.

Pamphile, qui n’est qu’un néophyte, n’y dit pas grand’chose, sauf aux femmes, en quoi il a bien raison ; et, avec elles, il ne parle pas littérature. Mais cela ne l’empêche pas d’avoir des yeux et des oreilles. Il écoute attentivement, et sait regarder ; il sort de là, le plus souvent, avec des considérations qui m’amusent. Je ne suis nullement étonné — de telles illusions sont de son âge — qu’il se trouve déçu à voir que beaucoup d’auteurs ne ressemblent pas à leurs œuvres. Belphégor, si ardent et si incisif, en ses écrits, lui apparaît sous la forme d’un petit homme blond, timide et doux comme un Eliacin qui aimerait seulement couper les cheveux en quatre, au lieu de réciter les leçons du grand-prêtre Joad. Il s’étonne que Vergis, qui publia les deux plus beaux romans lyriques et romanesques de la fin du romantisme ne veuille plus entendre parler que de philosophie bouddhique ; que Paulus, qui a tant d’esprit dans ses livres et au théâtre, se répande communément en plaisanteries qui ne feraient pas même honneur à l’Argus du café du commerce d’une petite ville de province — mais n’en sont pas moins accueillies comme d’une originalité exceptionnelle.

Enfin Pamphile a découvert Lépide, dont le succès, dans ce salon et dans plusieurs autres, demeure pour lui un mystère. Lépide est terne, même gris, ennuyeux et ne dit rien sur rien qui mérite jamais d’être retenu. On le croirait plutôt né pour la diplomatie que pour la littérature. Mais c’est à la littérature qu’il applique sa diplomatie. Il écrit ; il compose des ouvrages ; mais ses ouvrages, assez ennuyeux, ont toujours, par surcroît, le tort de rappeler ceux de quelque devancier. Son style est pur, mais sans caractère ; une eau transparente et insipide. On ne saurait rien en retenir. Pourtant il est là, et la place qu’on lui reconnaît est distinguée — comme sa personne, empreinte de cette élégance, vraiment mondaine, qui consiste à ne présenter aucune chose remarquable. Nul ne doute qu’il ne soit destiné au plus brillant avenir.

Pamphile, un peu choqué, m’en demande la raison.

« Il n’y en a pas, lui dis-je. Il y a seulement, dans la littérature, des réputations de salon comme il y avait, il y a trente ans, des réputations de café, tout aussi peu méritées. Ce ne sont pas les mêmes, voilà tout. Le café aimait « les forts en gueule » et prenait leur vulgarité bruyante pour de l’originalité. Le monde aime les gens effacés, discrets, serviables. Il les adopte ; il n’obligera personne à lire leurs livres : cela n’est point en son pouvoir ; mais il les peut pousser jusqu’à l’Académie.

— Lépide sera donc de l’Académie ?