— C’est cela.

— Dans ce cas, l’échantillonnage est incomplet. J’y vois bien trois maréchaux, deux ecclésiastiques, un assez grand nombre d’hommes politiques. Mais non pas un de ces chefs de finance ou d’industrie, un de ces grands directeurs de chemins de fer qui sont parmi les guides les plus actifs de la civilisation contemporaine, en bien comme en mal.

— … Pas plus qu’un représentant qualifié du travail, de cette formidable puissance qui s’appelle « les syndicats ouvriers ». Le camarade Jouhaux n’a jamais songé à se présenter, et nul n’y pense pour lui. L’Académie échantillonne les anciennes forces dirigeantes de la communauté, non pas celles qui ne sont apparues que depuis Richelieu. En cela elle manque d’imagination. Mais cela viendra un jour. Par degrés. Très lentement. Comme toutes les vieilles institutions, l’Académie ne peut évoluer qu’en ayant l’air de ne pas évoluer. A cet égard elle est presque logée à la même enseigne que l’Église catholique.

— Et, poursuivit Pamphile, est-ce qu’elle sert à quelque chose, l’Académie ? J’avoue que je ne discerne pas bien à quoi. Vous n’allez point, n’est-ce pas, me parler du Dictionnaire. Il serait dérisoire d’assembler depuis quatre siècles quarante personnes, en aucune façon du reste, pour la plus grande part, préparées par leur profession à ce travail, et de les habiller en vert pomme, uniquement pour rédiger un Dictionnaire !

— Rien de plus certain. Mais, Pamphile, à quoi sert aux Anglais de mettre, dans l’abbaye de Westminster, les statues de leurs grands hommes, dont la plupart ne se recommandent point des mérites de leurs sculpteurs ?

— L’Angleterre les veut ainsi honorer ; ce faisant, elle s’honore elle-même. Cela lui donne, aux yeux des étrangers et de ses propres citoyens, quelque grandeur.

— L’Académie Française, pareillement, est une sorte de musée, mais de personnages encore en vie. Et voyez un peu, entre parenthèses, l’évolution qui s’est faite dans l’esprit national : en associant lorsqu’elle fut créée, de grands seigneurs et de simples écrivains, son fondateur entendait relever ceux-ci devant l’opinion ; du moins c’est ainsi qu’on le considéra bientôt. A cette heure, c’est plutôt la présence des écrivains qui relève, devant l’opinion, la qualité de ceux de ses membres qui ne sont point des professionnels de la pensée écrite. De là vient même cette erreur générale, dont vous venez de vous faire l’écho, que pour faire partie de l’Académie, l’on devrait être auteur. Cela prouve l’éminente situation des écrivains dans la société contemporaine — en France, car il n’en est pas tout à fait de même ailleurs. On peut dire que les lettres de noblesse de la profession littéraire, chez nous, datent de 1635, année, comme chacun sait, de la fondation de l’Académie. C’est pourquoi les écrivains tiennent tant à en être ; et la sélection distinguée de la compagnie lui vaut, à l’étranger, une estime qui n’est pas sans exercer une salutaire influence. L’Académie, on l’a vu pendant la guerre, et depuis, est un excellent agent de propagande nationale.

— Voilà pour l’étranger. Mais à l’intérieur ?

— A l’intérieur, au point de vue strictement littéraire, il est bien possible qu’elle ne serve pas à grand’chose, malgré les récompenses dont elle est dispensatrice. Indirectement, il n’en est pas de même.

— Indirectement ?